Devenir mère, est-ce renoncer à lire des classiques ?

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L’on parle souvent des heures que la maternité vole au sommeil, aux amis, au temps pour soi, mais il est très rarement question du temps volé à la lecture.

Il y a deux semaines, je suis tombée à la bibliothèque sur un livre qui m’a paru d’une étonnante modernité, grâce à une brillante quatrième de couverture, œuvre des éditions Gallimard. Il s’agit du Page disgracié. Dans cette fiction aux accents autobiographiques, le poète Tristan L’Hermite nous raconte une vie aventureuse et  romanesque, notamment guidée par la passion du jeu.

Avant d’être mère, j’aurais fini Le Page disgracié extrêmement vite, et vous auriez déjà eu droit à la création d’un article sur le blog. Désormais mes rares moments consacrés à la lecture se font entre 22h30 et 22h45, et il n’est pas rare que je tombe de sommeil après avoir lu deux ou trois pages, le temps pour moi de m’émouvoir d’une tournure, d’un adverbe, d’un mot dont j’avais oublié le sens ou l’usage. Je referme le livre, partagée entre la gêne de ne pas avancer, la crainte de dépérir sur le plan intellectuel, et l’impérieuse et profonde nécessité de dormir. Sans ajouter l’idée que je n’aurai jamais fini dans les temps impartis par la bibliothèque – car oui, j’emprunte énormément à la bibliothèque.

Je me dis alors qu’il faudrait que je lise dans les transports en commun, mais la langue de Tristan L’Hermite me demanderait une bien trop grande concentration et risquerait de me faire rater mes stations. Je me dis également que je pourrais laisser de côté le dernier Guillaume Musso qui me passionne, que je dévore sans souci lors de ma pause déjeuner, ou de mes différents trajets, mais je n’y arrive pas. Et Guillaume Musso me ravit et me détend quand Tristan L’Hermite me ravit mais me fatigue. Je repense alors au divertissement pascalien, ce divertissement qui nous détourne de Dieu. Je me demande si La Fille de Brooklyn relève ou non du divertissement pascalien.

Je me demande enfin si être mère revient à renoncer aux classiques, aux lectures exigeantes, au temps voué à la réflexion et à la contemplation artistique. Je crains parfois d’oublier Tristan L’Hermite, de le laisser moisir sur une table de nuit, et j’imagine Le Page disgracié venir me hanter dans mon sommeil. L’avantage des classiques est qu’ils seront toujours là pour nous, c’est leur intemporalité qui les définit. Mais moi, serai-je de nouveau un jour là pour eux ?

Beaucoup de sujets sont évoqués autour de la maternité : la transformation du corps, la refonte des rapports familiaux, la relation à son enfant, la conciliation entre vie professionnelle et vie privée. Mais il est rarement question de la vie intellectuelle qui nécessairement s’amoindrit, du temps que l’on donnait à l’art et que, pendant un temps, on donnera à autre chose.

Devenir mère, est-ce renoncer à lire des classiques ?

Illustration : La grande-duchesse Maria Nikolaevna et ses enfants, Christina Robertson, 1849

 

Sarah Sauquet

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