L’amie d’une jeune fille rangée : Élisabeth Lacoin

« La nourriture, la boisson, les amitiés, la curiosité pour les autres, le sexe, l’écriture, mais aussi la peur de la mort, la douleur de perdre sa meilleure amie Zaza lorsqu’elles avaient 21 ans, tout cela, c’est Beauvoir. »

Tiphaine Martin

Jeune fille issue de la bonne bourgeoisie du Sud-Ouest, Elisabeth Lacoin fut la meilleure amie de Simon de Beauvoir et c’est l’évocation de son décès d’une méningite très grave, dans sa vingt-deuxième année, qui clôt Mémoires d’une jeune fille rangée. Tiphaine Martin, chercheuse, lui consacre une exposition à découvrir en ligne – Un texte Un jour en est d’ailleurs partenaire. Élisabeth, ou « Zaza », y apparaît à travers des extraits de sa correspondance et de son journal intime, ainsi que des images de son existence. Nous avons voulu en savoir plus sur la démarche de Tiphaine.

Tu es une spécialiste de Simone de Beauvoir, à qui tu as consacré des travaux de recherches. Pourrais-tu te présenter, présenter ton travail, le projet derrière ton blog VADMC, et raconter comment tu as découvert Simone de Beauvoir ?

Je suis docteure en Lettres, Langues et Cinéma de l’Université Paris 7-Diderot, après une première partie d’études en Lettres Classiques à l’Université de Bourgogne (Dijon). Depuis 2016, je fais partie en tant que chercheuse du Laboratoire Babel de l’Université de Toulon, spécialisé en Lettres, Langues, Civilisations et Sociétés. Je suis également membre du comité éditorial des Simone de Beauvoir Studies, la revue nord-américaine des études beauvoiriennes.
Mes recherches et mes publications portent sur : les études de genre, Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, La Femme rompue, l’écriture de soi, le récit de voyage, la littérature jeunesse, l’histoire des arts, les Food Studies, le cinéma, la télévision, la chanson, l’histoire politique.
J’ai créé Voyages autour de mon cerveau, mon carnet de recherches (= blog scientifique) sur la plate-forme Hypothèses, en mars 2020. Le premier confinement m’a donné l’occasion de réfléchir à une diffusion plus large et plus rapide de mes recherches, hors colloques universitaires et conférences grand public. VADMC propose des articles, de longueur variable, des interviews de créatrices, des témoignages d’hommes qui on lu et/ou connu Beauvoir, et certaines de mes expositions, dont celle sur Élisabeth Lacoin dite Zaza, la meilleure amie de Beauvoir.
J’ai découvert Beauvoir à l’été 1999, quand j’avais 15 ans, grâce à un hors-série du magazine pour ados Phosphore consacré aux « écrivains qui ont marqué le XXe siècle ». J’ai donc lu Le Deuxième Sexe dans la foulée et, comme pour beaucoup de femmes, ça a été une révélation. Cet essai m’a donné des clefs pour comprendre et analyser le monde dans lequel on vit. J’ai ensuite lu en un an et demi l’ensemble de l’œuvre de Beauvoir. Quand je me suis lancée dans la recherche en 2005, mon sujet était tout trouvé, au désespoir de mes enseignant·es de Lettres Classiques.

Quels titres conseillerais-tu pour s’initier à Simone de Beauvoir ? Comprends-tu le culte dont elle fasse l’objet aujourd’hui ?

Je conseillerais soit les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), soit Le Deuxième Sexe (1949). Les Mémoires… sont très agréables à lire, tout en étant une dénonciation de la société bourgeoise et de l’éducation ultra-genrée des filles ET des garçons. Beauvoir passe son enfance et son adolescence à la grille de ses analyses du Deuxième Sexe. Le Deuxième Sexe se lit très bien, il ne faut pas se laisser impressionner par l’épaisseur ni par le langage parfois un peu guindé car très conceptuel de Beauvoir. Dans ce cas, on passe au chapitre suivant ! Je recommande surtout la partie « mythes » du tome 1 et l’intégralité du tome 2, consacré aux témoignages de femmes et à l’analyse de l’existence féminine de l’enfance à la vieillesse.
Pour le culte Beauvoir, je ne m’en suis pas rendue compte, puisque j’ai surtout des retours de Beauvoir comme méconnue, mal connue, voire pas connue du tout. Mais peut-être que la parution des mémoires dans la Pléiade en 2018 et celle des Inséparables à L’Herne en 2020 diffuse mieux sa pensée, sa vie et son œuvre.

On parle beaucoup du Deuxième sexe et de la phrase « On ne naît pas femme, on le devient ». Que veut dire pour toi cette phrase ? Trop citer cette phrase, n’est-ce pas réduire Simone de Beauvoir, ou même se méprendre à son sujet ?

Pour moi, cette phrase devenue slogan signifie que c’est l’éducation qui sépare les sexes, et non la biologie.
Réduire Beauvoir à une phrase et à celle-ci n’est pas se méprendre à son sujet, puisqu’elle fait œuvre de militantisme féministe universaliste en écrivant Le Deuxième Sexe et donc cette phrase, qui est le début du chapitre « enfance » du tome 2.
Par contre, oui, ne citer et ne connaître Beauvoir que cette phrase, c’est la réduire, alors qu’elle a été une femme politique engagée contre la torture et le viol dans les guerres anti-coloniales, une grande voyageuse (voir mon exposition à ce sujet sur MUSEA) et une femme aimant beaucoup la vie. La nourriture, la boisson, les amitiés, la curiosité pour les autres, le sexe, l’écriture, mais aussi la peur de la mort, la douleur de perdre sa meilleure amie Zaza lorsqu’elles avaient 21 ans, tout cela, c’est Beauvoir.

Qui est Elisabeth Lacoin ? Pourquoi lui avoir consacré une exposition, être partie sur ses traces, et sous quel angle as-tu abordé ce thème ?

Depuis plusieurs années, je voulais faire des recherches sur la pléiade de familiers de Simone de Beauvoir et valoriser ces recherches par des expositions. J’avais envie de voir ces familiers dans leur réalité, loin – ou pas – de leur description subjective par Beauvoir.
J’ai voulu détacher ces personnes de Beauvoir qui, en bonne mémorialiste, dit et écrit ce qu’elle souhaite sur les personnes qu’elle a fréquentées. Mais… à chacune sa vérité, donc autant aller voir à la source ce qu’il en est vraiment, sans pour autant renier ce que Beauvoir écrit. Plonger dans les archives des proches de Beauvoir, cela permet de leur rendre un statut de personne qu’elles avaient perdu en devenant symbole de tel ou tel aspect de l’existence de Beauvoir.
La sortie des Inséparables aux Éditions de l’Herne en octobre 2020 m’a donné l’impulsion nécessaire pour faire aboutir cette envie, en commençant par Zaza. Elle est la figure centrale des Mémoires d’une jeune fille rangée, de la nouvelle « Anne » dans Quand prime le spirituel (1979) et des Inséparables (récit écrit en 1954, publié en 2020). Une partie des lettres de Zaza et des extraits de ses agendas sont parus en 1991 au Seuil, puis en 2004 chez L’Harmattan, sous le titre Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929). C’est aussi cela qui m’a attirée : ce talent d’écriture que Zaza avait et qui l’aurait, peut-être, fait devenir écrivaine.
Sans tomber dans un lacrymal bêtement guimauve, Beauvoir ne s’est jamais remise du brusque décès de son amie de jeunesse. Zaza a été sa première passion homosexuelle – passion non réciproque – et l’a fortement marquée par sa personnalité solaire quoique tourmentée. C’est pour cela que Beauvoir est revenue encore et encore sur cette figure qu’elle a sublimée en martyre de la bourgeoisie catholique française du début du 20e siècle.
J’ai commencé par écrire une critique des Inséparables sur VADMC, avec un clin d’œil à L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, puis j’ai contacté l’Association Élisabeth Lacoin. La présidente, Anne-Marie Taupin, s’est tout de suite intéressée à mon projet d’exposition en ligne, et par le biais du voyage, qui permet de montrer Zaza en mouvement, donc vivante, sans négliger son quotidien.
En avril/mai 2021, j’ai effectué un séjour de 15 jours pour les recherches pour mon exposition. J’ai valorisé mon exposition à venir par un carnet de voyage « À bord de l’Aire avec Zaza » sur VADMC. « À bord de l’Aire avec Zaza » retrace l’accueil des nièces et neveux de Zaza, les découvertes des archives de Zaza et mes visites dans les Landes et dans le Pays basque, ainsi que des maisons de famille.
J’ai ensuite bâti le plan de mon exposition et continué à échanger avec la famille Lacoin. J’ai écrit l’exposition à partir de septembre 2021, jusqu’en février 2022. J’ai trouvé le titre de l’exposition dans la correspondance de Zaza, qui signe ses lettres familiales « votre chatfoin », c-h-a-t-f-o-i-n et non pas « chafouin » sans « t ». Il m’a semblé que cette signature est caractéristique de son humour et de son besoin de tendresse au sein de sa famille.
J’ai choisi de montrer dans cette exposition d’abord les allers-retours de Zaza entre Paris et la province, puis les voyages de Zaza en Italie, en Auvergne, dans le Sud-Ouest, en Ardèche et enfin en Allemagne, lorsqu’elle y a été exilée à la fin 1928, afin de la préserver de l’athéisme de Beauvoir.

Pour découvrir l’exposition Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin

Pour découvrir Voyages autour de mon cerveau

Pour découvrir l’Association Élisabeth Lacoin 

Sarah Sauquet

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