De « Grand Corps Pensant » à « Grand Corps Nasal » : les slameurs de la littérature classique

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La semaine dernière, je participais à Chypre au congrès Methodal au sein duquel j’ai présenté @UntexteUnjour sous la forme d’un slam – preuve vidéo en est sur notre page Facebook ! Pour rappel, le slam est une « forme de poésie orale et urbaine, scandée ou chantée, pratiquée dans des lieux publics comme les bars sous forme de rencontres ou de joutes oratoires ». C’est en écrivant mon slam et en réfléchissant à cette forme d’écriture si particulière que je me suis interrogée. Qui sont les slameurs de la littérature classique ? Qui sont ces personnages qui considèrent le jeu avec les mots et la pratique poétique comme un étendard, une bravade ou une affirmation de soi ?

Passage en revue de cinq personnages que l’on adorerait voir s’affronter autour d’une slam battle (littéralement « bataille de slam »)

Grand Corps Pensant : Hamlet

Avant de se lancer dans l’arène de la joute oratoire, le slameur commence généralement par s’entraîner tout seul, chez lui, devant son miroir ! C’est ainsi à une véritable répétition que nous convie Hamlet, le héros de Shakespeare, avec son monologue devenu culte « To be, or not to be » – ou « Être, ou ne pas être » – dans lequel il retranscrit ses états d’âme et nous offre une réflexion sur l’action, sans savoir, qu’en secret, on l’écoute. En voici un extrait

« Dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. / Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, / Quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? / Voilà qui doit nous arrêter. C’est cette réflexion-là / Qui nous vaut la calamité d’une si longue existence. »[1]

Mais notre slameur sait dépasser le cas personnel pour nous offrir un slam à caractère philosophique et lyrique. Ce chef-d’œuvre de précision et de scansion ne peut que frapper au cœur et fait d’Hamlet un très sérieux concurrent pour une slam battle.

Grand Corps Mourant : Gavroche dans Les Misérables

Le plus jeune de nos slameurs se lance dans l’arène au moment le plus dramatique de son existence ! Gavroche, enfant que les Thénardier ont abandonné, est l’emblème du gamin de Paris, un personnage déluré, courageux, au franc-parler et aux manières rudes. Il meurt lors des émeutes de 1832, sur les barricades. En pleine fusillade, Gavroche se précipite sur les cartouchières et gibetières pour récupérer des munitions. Crânant avec l’ennemi, il se met à chanter ce qui ressemble à du slam. Le slam deviendra chant du cygne lorsque, touchés par plusieurs balles et agonisant, Gavroche continue à slamer : « Je ne suis pas notaire,/C’est la faute à Voltaire, /Je suis petit oiseau,/ C’est la faute à Rousseau. / Joie est mon caractère, / C’est la faute à Voltaire, / Misère est mon trousseau,/C’est la faute à Rousseau. »[2]

Le slam de Gavroche est un incroyable défi au malheur et n’importe quel lecteur des Misérables se souvient de ce slam vibrant. Gavroche est le symbole d’un Paris où la vie et la mort luttent sur les décombres de la misère.

Grand Corps Nasal : Cyrano de Bergerac

Meilleur slameur de la littérature française, Cyrano serait sans conteste le grand gagnant de notre slam battle ! La tirade du nez, incroyable morceau de bravoure, répond en tout point à la définition du slam. C’est une tirade faite en public et construite à la manière d’une joute oratoire :  c’est parce que Valvert attaque Cyrano sur son appendice nasal que notre héros se lance dans la tirade du nez et saura clouer le bec de son adversaire. Cyrano est un slameur d’une incroyable présence scénique, qui sait interagir avec son public, jouer sur plusieurs niveaux de langage et manier différents types d’humour. Plus d’éléments sur cette incroyable performance par ici.

Grand Corps Gourmand : Ragueneau dans Cyrano de Bergerac

Entre slameurs on se comprend ! Ragueneau est le grand ami de Cyrano de Bergerac. Ce rôtisseur-pâtisseur est un poète contrarié et slameur à ses heures perdues ! Son premier public : sa brigade, dont il commente les faits et gestes par vers (« Vous avez mal placé la fente de ces miches : / Au milieu la césure, – entre les hémistiches ! »[3]).

Ragueneau sait même slamer les recettes de cuisine, comme en témoigne la recette de ses tartelettes amandines !

« Battez, pour qu’ils soient mousseux, / Quelques œufs ; / Incorporez à leur mousse / Un jus de cédrat choisi ; / Versez-y /Un bon lait d’amande douce ; / Mettez de la pâte à flan / Dans le flanc / De moules à tartelette ; / D’un doigt preste, abricotez / Les côtés ; / Versez goutte à gouttelette / Votre mousse en ces puits, puis / Que ces puits / Passent au four, et, blondines, / Sortant en gais troupelets, / Ce sont les /Tartelettes amandines ! »[4]

Grand Corps Frontal : le Sphinx dans La machine infernale de Jean Cocteau

Si ses motivations sont bien différentes de celles de Cyrano de Bergerac, le Sphinx (ou Sphynge, c’est selon) est un extraordinaire slameur !  Pour rappel, le Sphinx est un monstre qui terrorise la ville de Thèbes en soumettant à ses habitants d’obscures énigmes sous forme de slams.

Jouant avec les répétitions et sons comme personne, démultipliant  à l’infini la structure de ses phrases, le Sphinx sait hynoptiser et enfermer ses interlocuteurs dans un labyrinthe de mots dont ils ne ressortent jamais indemnes :

« je sécrète, je tire de moi, je lâche, je dévide, je déroule, j’enroule de telle sorte qu’il me suffira de vouloir ces noeuds pour les faire et d’y penser pour les tendre ou pour les détendre ; si mince qu’il t’échappe, si souple que tu t’imagineras être victime de quelque poison, si dur qu’une maladresse de ma part t’amputerait, si tendu qu’un archet obtiendrait entre nous une plainte céleste ; »[5]

Un slam mortel, ou presque, dont seul Œdipe saura déjouer les noeuds, pour son plus grand malheur.  Pour la création de la pièce, Cocteau avait indiqué qu’il souhaitait que le Sphinx parlât avec une voix « grave, coupante, monocorde, hésitant et prononçant chaque syllabe comme si elle lisait un procès-verbal », comme la diction que l’on peut adopter pour s’adresser à un condamné.

Vous pouvez revoir le slam qui présente @UnTexteUnJour sur notre page Facebook !

Vous souhaitez relire le « To be, or not to be » d’Hamlet ? Téléchargez notre appli A text A day !

Vous souhaitez relire la tirade du nez et la mort de Gavroche ? Téléchargez notre appli Un Texte Un Jour !

Un grand merci à toute l’équipe du congrès Methodal !

Illustration : Gérard Depardieu et Philippe Volter dans Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990)

 

 

[1] Shakespeare, Hamlet, III 1, 1601

[2] Victor Hugo, Les Misérables, Cinquième partie, Livre I, « La guerre entre quatre murs », Chapitre XV « Gavroche dehors »

[3] Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, II 1, 1897

[4] Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, II 4, 1897

[5] Jean Cocteau, La machine infernale, Acte II, 1932

Sarah Sauquet

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