Léa Frédeval ou les classiques d’une enfant du siècle

« Je crois, également, qu’on lit, et que je lis, pour me sentir moins seule. »

« Ce n’est pas pour devenir écrivain qu’on écrit, c’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour. » Auteure et réalisatrice, Léa Frédeval pourrait aisément faire sienne cette phrase de Christian Bobin. À moins de trente ans, cette jeune femme pressée qui a su, dans Les affamés, Chroniques d’une jeunesse qui ne lâche rien, brosser un portrait incisif, pertinent et drôle d’une génération en quête de sens, et surtout d’encouragements, est une lectrice aussi tardive que passionnée. Elle nous raconte, non sans une désarmante franchise, que lecture et écriture ne vont pas toujours de pair et qu’il n’est jamais trop tard pour se mettre à lire…

Léa, tu es auteure, réalisatrice, et l’on pourrait aisément imaginer que ton rapport à la lecture a toujours été simple. Peux-tu nous raconter en quoi ce ne fut pas toujours le cas ?

Je crois pouvoir dire que je suis née dans les mots, de manière très évidente. Le travail autour des mots constitue le métier de mes parents, mes parents lisent beaucoup et m’ont raconté, transmis, énormément d’histoires. Pour autant, et c’est très étrange, la lecture a toujours constitué un effort pour moi. Je lisais bien sûr pour les cours – je suis très docile, très scolaire, et je fais toujours ce qu’on me demande de faire (rires) – mais je ne dévorais pas de livres, et lire, en soi, ne m’intéressait pas plus que cela. Je n’étais pas de ces personnes qui dévorent un livre n’importe où n’importe quand, même dans la rue en marchant ! Et, en grandissant, j’ai assez vite été rattrapée par le complexe qui frappe celui qui ne lit pas – car ce complexe existe bel et bien ! D’ailleurs, j’ai beaucoup de livres chez moi, j’en achète beaucoup… mais je ne les lis pas !

D’où vient ce complexe de celui qui ne lit pas ?

De la surprise ! Bien souvent, les gens étaient surpris que je puisse m’exprimer comme je le fais, en choisissant mes mots, alors que je ne lisais pas !

J’ai parlé très tôt,  je me suis toujours exprimée de toutes les façons possibles, notamment parce que mes parents – j’étais fille unique… – m’en laissaient la place et la possibilité. Dès mon plus jeune âge, j’ai appris à verbaliser mes ressentis et opinions. J’ai donc toujours beaucoup parlé et aimé ça…

Encore une fois, je lisais beaucoup pour mes études – j’ai lu tous les livres de Christiane Taubira, d’Edwy Plenel, beaucoup d’essais de sociologie, beaucoup de Bourdieu ; beaucoup de choses qui parlent de l’ici et maintenant, mais il n’était alors absolument pas question de me plonger dans une histoire qui m’aurait emportée. Mais à un moment, j’ai compris qu’il fallait que je me mette à lire, en dehors du cadre scolaire ou universitaire.

Il fallait que tu te mettes à lire ? D’où est venu ce sentiment d’obligation ?

Ni de l’école, ni de l’institution, contrairement à ce que l’on pourrait croire…. Mais, à un moment, je dirais que ne pas lire ne pouvait plus aller avec qui j’étais. Il y avait une sorte d’incohérence, de décalage de plus en plus grandissant que je me devais d’enrayer, et qui suscitait l’incompréhension de mon entourage. Je suis très curieuse, j’ai fait des études en lien avec le journalisme…Pourquoi est-ce que je ne lisais pas ? À un moment, de manière très pragmatique, cette posture est devenue intenable.

Oui, puisqu’en fait, tu racontais des histoires, alors que toi-même tu n’en lisais pas.

Pas exactement, c’est un peu plus compliqué ! Il faut rappeler que Les affamés était un livre de commande, commande qui m’a été faite parce que mon éditeur connaissait mon blog ; et si je ne lisais pas, j’ai toujours écrit.

Fille unique et souvent livrée à moi-même, j’écrivais pour combler une solitude. J’ai ensuite écrit pendant des années des lettres, que je n’ai jamais envoyées, à des gens à qui il m’était impossible de parler. J’écris donc, beaucoup, depuis toujours, de façon personnelle, mais arrive un jour ma troisième année de ma troisième fac.  On me demande alors de rendre un gros projet universitaire, et je réalise un numéro spécial du magazine ELLE. Un « ELLE(S) » au pluriel, uniquement basé sur la relation mère-fille – j’étais là-dedans à ce moment-là ! (rires), – 64 pages, maquette, photos, articles. Et en le rendant, je réalise que j’aurais aimé en dire beaucoup plus, faire un magazine bien plus long. Et c’est pour pallier cette frustration que j’ouvre un blog.

Nous sommes alors en 2011, j’ai 21 ans, et je me sers des outils de mon époque. Je ne le diffuse pas, je n’en parle pas autour de moi, mais je réalise très vite, grâce aux statistiques du blog, que je suis lue au Honduras, dans plusieurs pays à l’autre bout de la Terre. Trois semaines après son ouverture, je suis contactée par Bayard, qui me dit : « On aimerait que vous écriviez un livre sur les constats que vous faites, sur le portrait que vous brossez de votre génération ».

J’écris, donc, ce qui va devenir Les affamés, et on se met à m’offrir beaucoup de livres. Puisque, pour mon entourage, si j’écris, c’est que je lis ! On m’offre donc beaucoup de livres, mais que je ne lis toujours pas. Jusqu’à ce mois d’août 2018 !

Raconte-nous ce qu’il se passe en août 2018…

Mon film, Les affamés, sort en juin. La sortie du film est compliquée pour moi – la sortie d’un film est compliquée… – et, en août, je pars dix jours en vacances avec une copine. J’ignore totalement pourquoi, mais je mets deux livres dans ma valise (je me dis « lire en Italie, c’est super chic »), deux livres que je n’avais jamais lus mais qui pourtant étaient dans ma bibliothèque, Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes et Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés, livre culte de beaucoup de femmes, et de ma mère en particulier.

Je commence par Roland Barthes. Je me prends une première claque. Je poursuis avec Femmes qui courent avec les loups et là, c’est un véritable tsunami. Ce livre ouvre en moi une multitude de portes, me fait me rencontrer avec moi-même, et me fait réaliser, qu’en moi, il y a des champs, des prairies, parmi lesquels courir. Je m’arrête, je note plein de citations, j’en parle à mon amie, et c’est formidable. Et depuis que je suis revenue d’Italie, depuis le mois de septembre, j’ai une nouvelle routine. Chaque matin, avant de commencer ma journée, je lis entre 1h et 1h30. J’ai bien sûr le luxe de pouvoir le faire, mais ce rituel a changé ma vie… Et depuis septembre, j’ai énormément lu.

Y a-t-il des lectures, qui, depuis septembre, t’ont particulièrement marquée ?

Tout à fait, notamment L’Art de la Joie, de Goliarda Sapienza. J’étais très fière de finir un livre relativement long, et j’ai trouvé ça formidable !  Je viens de finir La toile du monde, d’Antonin Varenne, qui est le deuxième livre que je lis qui se passe en 1900 pile et dont le personnage principal est une femme. La toile du monde a pour héroïne une Américaine, à Paris, en 1900, qui porte des pantalons et est bisexuelle ; le tout sur fond d’exposition universelle. Et en ce moment je lis Des hommes sans femmes de Murakami. Mais surtout, je lis des petits livres, des gros livres, je lis tout le temps ! Et, enfin, je me suis mis au roman !

Si je comprends bien, en tout cas, il y aura eu un avant et un après Femmes qui courent avec les loups ?

Tout à fait. Je l’ai vécu comme un voyage. Un voyage dont le lecteur est le héros. Et même si ce n’est pas un roman, il m’a offert l’évasion et l’enrichissement qu’apportent les grands romans.

Et ce que j’aime, c’est le fait que la lecture m’apprenne des choses sur moi et me fasse me sentir moins seule. Je te disais que j’écrivais pour combler une solitude, mais je crois, également, qu’on lit, et que je lis, pour me sentir moins seule.

 

Pour en savoir plus : Léa Frédeval, Les affamés, Chroniques d’une jeunesse qui ne lâche rien, Bayard, 2014

Crédit photographique : ©  Gordon Spooner

Sarah Sauquet

2 Comments

  1. Bel article. C’est par votre livre  » un prénom de héros et d’héroïne  » que je viens de commander que j’ai découvert votre blog. Je le consulte jusqu’au premier article. J’adore.

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