De l’œil de Baudelaire à l’âme du poète : huit raisons de relire Baudelaire

Baudelaire est accessible

N’ayons pas peur de le dire ! Loin des tourments de la poésie rimbaldienne, à mille lieux des créations linguistiques et formelles d’un Mallarmé, loin des errances d’un Lautréamont, la poésie de Baudelaire est accessible, et c’est l’un de ses grands intérêts. Vocabulaire exigeant mais simple, poèmes structurés qui constituent des récits, il est facile de se plonger dans l’œuvre de Baudelaire. Et d’y nager.

Baudelaire est moderne et classique à la fois

Classique et moderne à la fois ! Qu’est-ce que cela signifie ?

Baudelaire est avant tout un poète classique. Il a recours aux alexandrins (vers de 12 pieds) et aux sonnets, qui sont des formes extrêmement classiques. C’est d’ailleurs ce classicisme formel qui participe de son accessibilité. Néanmoins, Baudelaire reste moderne à travers ses thèmes. Il est un des premiers qui introduit le thème de la ville en poésie, et notamment de la ville en travaux. Il évoque également des thèmes tels que la laideur ou la sexualité, ce qui est totalement novateur – et scandaleux- à l’époque. Baudelaire est donc moderne dans ses thèmes et classique dans sa forme.

Baudelaire vous fera redécouvrir Paris

Que ce soit dans Les Fleurs du mal ou dans Le Spleen de Paris, Baudelaire nous décrit un Paris qui n’est plus, le Paris des transformations du baron Haussmann, un Paris gris des toits de zinc, mais aussi le Paris de la bohème. Inutile de vous dire que cela a un charme fou.

Baudelaire vous initiera à la mélancolie et au Spleen

L’homme baudelairien est un homme déchiré, écartelé entre l’aspiration à l’élévation (ce qu’il nomme « Idéal ») et l’attirance pour la chute, (ce qu’il appelle le « Spleen ») et qui finit toujours par triompher. La poésie baudelairienne décrit à merveille l’insidieuse et sourde mélancolie, le ciel « bas et lourd » qui « pèse comme un couvercle » ; mais également les cauchemars, l’angoisse et l’enfermement. Baudelaire est le poète qui parle d’ailleurs à merveille aux adolescents.

Baudelaire vous fera aimer les femmes

Les femmes constituent la grande affaire de la vie de Baudelaire. Ayant souffert d’une relation plus que complexe avec sa mère, Baudelaire est l’homme qui constamment hésite entre sacralisation et détestation du sexe féminin. Ses poèmes constituent une véritable ode au corps féminin et à la sensualité. Le recueil Les Fleurs du mal a d’ailleurs failli s’appeler Les Lesbiennes. Ses amours sont en tout cas malheureuses, à l’image d’un poète romantique. Un poème tel qu’ « A une passante » décrit à merveille la femme idéale selon Baudelaire : lointaine, distante, de noir vêtue et mystérieuse.

Baudelaire vous apprendra à aimer la peinture

Passionné de peinture, véritable esthète, Baudelaire a consacré de très nombreux écrits aux peintres et sculpteurs de son temps. Plusieurs de ses poèmes, comme « Les Phares » par exemple », constituent de véritables hommages à la peinture. D’autres comme « A une charogne » font par exemple penser au Bœuf écorché de Rembrandt. Lire Baudelaire, c’est apprendre à contempler une œuvre d’art.

Baudelaire vous révèlera la beauté secrète de la laideur

« Tu m’as donné ta boue, et j’en ai fait de l’or » : à lui tout seul, ce vers résume l’esthétique de Baudelaire. Qu’il s’agisse de souffrances, de mal-être, de charognes en décomposition, de traversée des Enfers, Baudelaire sait, tel un alchimiste, transmuer le laid, et rendre beau n’importe quel sujet.

Baudelaire vous invitera à la redécouverte de vos sensations

Lire Baudelaire, c’est entreprendre un voyage au cœur de ses propres sensations, de ses souvenirs olfactifs, musicaux et sentimentaux. Ses poèmes constituent une célébration du passé, qu’il prenne la forme d’un Paris disparu, d’un tableau découvert, d’une femme aimée ou d’un pays visité. Avant Proust, Baudelaire parlait déjà des synesthésies et des sensations comme moyen de revivre le passé.

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Illustration : Charles Baudelaire par Etienne Carjat

Des Fleurs du mal aux effluves de Tobacco Vanille, les classiques de Clara Muller

 

2017 sera l’année Baudelaire ou ne sera pas ! Pour célébrer les 160 ans de la parution des Fleurs du mal et les 150 ans de la disparition de leur auteur, le Musée de la Vie romantique à Paris organise, du 20 septembre 2016 au 29 janvier 2017 une exposition, « L’œil de Baudelaire ». Rencontre avec Clara Muller, stagiaire sur l’expo, collaboratrice au sein de la revue Nez, passionnée de Baudelaire, et de parfums…

 

Clara, quelle lectrice es-tu, et notamment quelle lectrice de classiques ?

J’ai su lire assez tôt, grâce à ma grand-mère qui était une grande lectrice et qui m’a appris à lire. C’est véritablement à elle que je dois mon amour des livres, et elle m’a d’ailleurs transmis beaucoup de ses ouvrages. Petite, j’ai commencé avec Le Club des Cinq. J’en lisais énormément, deux par semaine, et ma grand-mère devait toujours venir vérifier que j’avais bien éteint. Je les lisais dans les éditions de l’époque, qui sentent le vieux papier, et aujourd’hui, lorsque j’en trouve chez les bouquinistes, je les achète. J’ai ensuite lu des classiques, et si je ne me souviens pas exactement de l’âge auquel je les ai découverts, je me souviens de quelques titres qui m’ont véritablement marquée au collège. Il y a eu Pauline d’Alexandre Dumas, dont je garde un souvenir brumeux, romantique et mystérieux. C’est grâce à Pauline que je me suis passionnée pour les écrits romantiques, gothiques, les histoires de pacte avec le diable, ce genre de choses ! Il y a eu Le Portrait de Dorian Gray, que j’ai adoré, La Peau de Chagrin, et plus récemment Faust, que j’ai adoré également. Et aujourd’hui je lis des classiques dans la journée, et des livres pour enfants le soir, parce que cela m’aide à dormir !

Et quels sont tes auteurs de prédilection ?

Je lis essentiellement de la littérature du XIXème et du XXème siècle. Baudelaire est un de mes auteurs fétiches, et Les Fleurs du Mal est constamment sur ma table de nuit. C’est un livre que je ne cesse de relire, mais j’aime l’ensemble des écrits de Baudelaire. J’aime aussi particulièrement Aragon, sa poésie comme ses romans. Il a une sensibilité encore romantique qui me parle. Après, je suis attachée à des œuvres ponctuelles plus qu’à des auteurs.

Comment expliquer ton amour pour Baudelaire ?

Ce qu’il a écrit résonne en moi. Il a un jour écrit une lettre à Wagner pour lui dire combien il aimait sa musique. Lorsqu’il a compris pourquoi cette musique de Wagner le touchait autant, il a écrit : « cette musique était la mienne ». Et en fait, c’est exactement ce que je ressens pour la poésie de Baudelaire. C’est une poésie que je sens proche de moi, qui m’est intime. J’ai découvert Baudelaire adolescente, alors que j’avais parfois des accès de mélancolie – encore aujourd’hui il m’arrive de l’être. La poésie de Baudelaire a fait écho à cette tristesse. J’aimais aussi l’idée de transmuer la laideur en beauté. A ce titre, j’ai huit éditions des Fleurs du mal, dont quatre anciennes et trois illustrées !

Peux-tu nous parler de cette exposition consacrée à Baudelaire au Musée de la Vie romantique ?

Le Musée de la Vie Romantique organise donc une exposition, « L’œil de Baudelaire », du 20 septembre 2016 au 29 janvier 2017. C’est une exposition sur les critiques d’art de Baudelaire, qui met en relation les critiques et textes de Baudelaire avec les oeuvres dont il a parlé, notamment de Delacroix, d’Ingres, Daumier, Manet, Tassaert, etc. Cette exposition est en lien avec l’année 2017, qui sera l’année Baudelaire. On commémorera à la fois la parution des Fleurs du mal et la mort de Baudelaire. Pour ma part, je me suis occupé du dossier pédagogique à destination des professeurs du lycée. J’ai ainsi eu le privilège d’assister à la mise en place de l’exposition.

Tu es passionnée de parfums et tu collabores d’ailleurs à la revue Nez. N’y-a-t-il pas un parallèle entre ton amour pour Baudelaire et celui pour les parfums ?

Tout à fait, et c’est d’ailleurs un peu grâce à Baudelaire que je suis venue aux parfums… Un jour, j’ai senti par hasard Tobacco Vanille de Tom Ford. J’ai eu un espèce de choc, de synesthésie, comme si j’étais tout d’un coup projetée à l’intérieur d’un boudoir baudelairien tel que je l’imagine, avec des images orientalistes. Une sorte de syncrétisme s’est opéré et je me suis vraiment, par la suite, intéressée à la parfumerie. Tobacco Vanille n’est pas un chef-d’œuvre en terme de parfumerie, mais j’imagine la peau de Jeanne Duval qui sentirait à la fois la vanille, le chocolat et le tabac. Ce parfum de Tom Ford évoque tout cela pour moi… Si je ne devais garder qu’un seul parfum, ce serait celui-là !

Ta première collaboration avec la revue s’est concrétisée par un très bel article consacré à l’olfaction dans l’œuvre d’Aragon. Tu y parles du Monde réel et notamment d’Aurélien. Comment as-tu découvert ce roman ?

Je connaissais bien sûr Aragon, sa poésie notamment, mais je l’ai surtout découvert à la fac, avec son roman Aurélien. C’est un roman très poétique, avec de réelles envolées lyriques, des évocations d’art, de musique, de littérature, qui évoque la vie artistique des années 20. On y voit passer Picabia, Cocteau, Picasso, et c’est extrêmement intéressant. Il y a ces personnages qui se croisent sans réellement se parler, ce qui donne un aspect onirique à l’ensemble. Il y a enfin l’histoire de la noyée de la Seine, et j’ai été fascinée par cette évocation de masques, de ressemblances entre les visages… D’ailleurs, je rêve de m’acheter le masque de l’Inconnue de la Seine qui est encore fait chez un mouleur de la région parisienne !

Que penses-tu d’Aurélien et Bérénice, qui demeurent relativement insondables ?

Le personnage d’Aurélien, bien qu’agaçant, est assez fascinant dans ses errances et son absence de but. Il ne va nulle part, c’est bien là son problème, mais c’est ce qui fait son intérêt. Je suis plus mesurée concernant Bérénice, qui est, selon moi, un personnage sans trop d’aspérités. C’est une rêveuse, une provinciale qui découvre la ville.

Penses-tu continuer ta collaboration avec la revue Nez ?

Tout à fait, l’on pourra me retrouver au sommaire du second numéro (sortie le 20 octobre) mais sur un sujet tout à fait différent ! Et Baudelaire sera probablement évoqué dans le troisième numéro (avril 2017), pour célébrer encore l’anniversaire de sa mort…

Pour en savoir plus

Exposition « L’œil de Baudelaire » au Musée de la Vie romantique : http://www.vie-romantique.paris.fr/fr

Pour lire le passionnant article de Clara Muller consacré à Louis Aragon : http://www.nez-larevue.fr/

Crédit photographique : ©Sarah Bouasse