9 questions essentielles pour 1 fiche de lecture percutante

Il m’a fallu du temps pour comprendre ce qui faisait une bonne fiche de lecture, une fiche de lecture pertinente, qui ne se contentait pas de décrire les personnages ou de faire un résumé détaillé de l’intrigue. Parce qu’il n’est pas rare que vacances riment avec lectures imposées, voici neuf questions à se poser, neuf questions auxquelles réfléchir afin de réaliser des fiches de lecture efficaces, et qui sortiront du lot ! Neuf questions à poser à vos enfants afin d’échanger avec eux sur leurs lectures.

  • Que signifie le titre ?

Si certains titres renvoient à un personnage éponyme (personnage qui donne son nom à l’œuvre), au surnom d’un héros (Bel-Ami), à une famille entière (Les Buddenbrook, Les Thibault), d’autres titres sont plus énigmatiques, ou symboliques.

Ils peuvent désigner :

  • un lieu (Au Bonheur des Dames),
  • deux trajectoires, deux cheminements (Le Rouge et le Noir, La Guerre et la Paix),
  • un mot précis, daté et contextualisé (Germinal)
  • ou apparaître véritablement poétiques (Le ravissement de Lol V. Stein, Requiem des Innocents, La nuit des temps).
  • Quels sont les thèmes du livre ?

A travers cette question, il s’agit de réfléchir non pas aux thèmes immédiats, mais aux thèmes plus profonds, et d’avoir un regard presque philosophique, et en tout cas distancié sur l’œuvre.

Exemple de thèmes : culpabilité, liberté, émancipation, frustration, trahison, mensonge, sentiment d’imposture, etc.

  • Comment les personnages évoluent-ils ? Incarnent-ils les mêmes valeurs au début et à la fin ?

  • Au-delà des deuils, mariages, enfantements, naissances ou ascensions sociales, que sont devenus les héros ?
  • Sont-ils fidèles à ce qu’ils étaient ? Ont-ils changé ?
  • Quels invariants peuvent les désigner ? En quoi sont-ils emblématiques ?
  • Comment interpréter le dénouement ?

  • S’agit-il d’une fin ouverte ? D’une fin fermée ?
  • L’auteur reste-t-il dans la suggestion ?
  • Y a-t-il une morale, un message final clairement délivré ?
  • La fin explique-t-elle le titre du roman ?
  • À quel genre l’œuvre appartient-elle et pourquoi ?

  • L’œuvre marque-t-elle l’appartenance à un genre, sa naissance ou son évolution ?
  • Peut-on parler d’innovation sur le plan formel et esthétique ?
  • Quelles fonctions peut-on attribuer à cette œuvre ?

  • S’agit-il de dénoncer une injustice, une réalité sociale ou historique ?
  • De faire rêver, de divertir, de faire rire ?
  • De témoigner d’une époque ?
  • De déranger, d’instaurer un malaise ?
  • De créer un objet poétique, d’innover sur le plan esthétique ?
  • Comment qualifier l’écriture de ce livre ? Qu’a-t-elle de remarquable ?

  • S’agit-il d’une écriture blanche ? Ou au contraire très travaillée ?
  • L’auteur utilise-t-il des champs lexicaux particuliers, des figures de style spécifiques propres à son esthétique ?
  • Que nous dit ce livre de l’époque à laquelle il a été écrit ?

  • Comment le livre a-t-il été reçu lors de sa sortie ? A-t-il donné lieu à des polémiques, à un procès, à des débats ?
  • A-t-il été apprécié et compris ?
  • Que nous dit ce livre de l’époque à laquelle nous vivons ? En quoi est-il moderne ?

  • En quoi les personnages incarnent-ils des archétypes, des figures intemporelles ?
  • A quelles personnalités actuelles comparer ces personnages ?
  • Quel est le propos principal du livre et en quoi le rattacher à quelque chose d’observable aujourd’hui ?
  • Ce livre vous parle-t-il ? Qu’en avez-vous pensé ? Quels points ont retenu votre attention et pourquoi ?
  • En quoi vous a-t-il déçu(e), surpris(e), désorienté(e) ou troublé(e) ?
  • Identifiez-vous les raisons pour lesquelles on vous a demandé ou conseillé de le lire ?

Vous souhaitez en savoir plus sur Sarah Sauquet qui a écrit cet article et enseigne en cours particuliers ? Plus d’infos via ce lien.

© Rachel Mc Adams, Michael Keaton et Mark Ruffalo dans Spotlight, Tom McCarthy, 2015 (Photographie : Masanobu Takayanagi)

Trois très bonnes raisons de (re)lire Octave Mirbeau

Écrivain subversif et inclassable, ami de Pissaro, de Monet et de Rodin, Octave Mirbeau, né en 1848 et mort en 1917, connut un très grand succès de son vivant. Après sa mort, son œuvre, libertaire et politiquement incorrecte, fut longtemps réduite à des succès de scandale à la dimension érotique, mais elle est pleinement redécouverte aujourd’hui. En 2015, Benoît Jacquot nous offrit une nouvelle adaptation du Journal d’une femme de chambre, avec Vincent Lindon et Léa Seydoux, 51 ans après celle de Luis Buñuel. Deux ans plus tard, en 2017, nous fêtions le centenaire de la mort d’Octave Mirbeau, ce qui donna lieu à plusieurs festivités.  Retour sur les trois plus célèbres œuvres de celui qu’Apollinaire désignait comme le « seul prophète de son temps ».

Le Jardin des Supplices, 1899

Roman inclassable, qualifié par Mirbeau lui-même de « pages de crime et de sang », Le Jardin des  Supplices raconte le voyage, teinté d’horreur et de lubricité, d’un Occidental en Orient. Guidé par une Anglaise, Clara Watson, rousse incendiaire aux « yeux verts, pailletés d’or, comme ceux des fauves », le narrateur découvre les mœurs sexuelles des Orientaux ainsi que leur conception de la torture. Tous deux visitent une maison close et assistent à une orgie, pénètrent le bagne de Canton et découvrent le somptueux jardin qui jouxte le théâtre d’indicibles actes de barbarie. C’est un voyage au bout de l’enfer que nous offre ici Mirbeau, et ce roman flatte nos plus bas instincts entre voyeurisme et sadisme. Tel Orphée, Clara est celle qui descend aux Enfers pour aller chercher un amour perdu dont elle-même semble ignorer jusqu’au nom.

Le Journal d’une femme de chambre, 1900

Roman le plus célèbre d’Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre relate les mésaventures professionnelles d’une femme de chambre, Célestine, que l’on suit dans les différentes maisons où elle est employée. Féroce satire sociale, le roman explore à loisir les dessous de la bourgeoisie, entre grivoiserie et franche dépravation, à travers le portrait d’une héroïne revenue de tout et qui n’a pas son pareil pour débusquer la vulgarité et le clinquant derrière un vernis de respectabilité. Ainsi, Le Journal d’une femme de chambre nous offre des scènes mémorables, parfois franchement drôles, du maître de maison fétichiste qui après avoir rebaptisée Célestine Marie, lui demande de porter des bottines « très très vernies », ou de « Madame », qui cache des images pornographiques dans ses livres de messe !

Jeanne Moreau incarna une puissante Célestine dans l’adaptation que fit Luis Buñuel du roman, en 1964.

Les affaires sont les affaires, 1903

Injustement méconnue, Les affaires sont les affaires est un véritable bijou de drôlerie ! La pièce met en scène le personnage d’Isidore Lechat de Vauperdu, un homme d’affaires sans scrupules au sourire carnassier qui aime à se faire surnommer « Le Chat-Tigre ». Isidore affiche une insolente réussite, dont il aime faire profiter son fils chéri Xavier, un coureur automobile à qui il a expressément demandé de ne pas conduire trop vite. Manipulateur, enjôleur quand il le faut, Isidore est capable d’écraser sans vergogne le premier inconscient venu osant se mettre en travers de son chemin, et il sait toujours avoir une ou deux longueurs d’avance sur ses interlocuteurs en qui il ne perçoit que de futurs concurrents. Craint de ses employés, ouvertement misogyne, méprisant tout ce qui n’est pas mercantile, Isidore a pour projet de marier sa fille Germaine au marquis de Porcellet, âgé de soixante ans.

Dans son château de Vauperdu au style Louis XIV, il reçoit deux ingénieurs qui souhaitent le berner en le faisant investir dans une chute d’eau dédiée au thermalisme. Mais soutenu par un flair infaillible, Isidore déjoue les plans des deux drôles…

 

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© Léa Seydoux dans Le journal d’une femme de chambre, Benoît Jacquot, 2015 (photographie Romain Winding)