Gaspard ne répond plus : le grand plongeon dans la fiction d’Anne-Marie Revol

« C’est un plaisir absolument immense de passer à la fiction. Dans un roman, tu donnes tout, avec une liberté totale ! Tu peux inventer ce qui te chante, plus encore qu’au cinéma. Tu as des moyens gigantesques, et tu éponges le monde qui t’entoure. »

Le grand public l’a découverte en 2010 avec la parution du bouleversant Nos étoiles ont filé qui avait d’ailleurs reçu le Grand Prix des Lectrices de ELLE dans la catégorie documents. La journaliste Anne-Marie Revol revient aujourd’hui sur le devant de la scène avec un premier roman, publié chez Jean-Claude Lattès, Gaspard ne répond plus, dans lequel un jeu de téléréalité se double d’une quête identitaire. Véritable hommage à l’Asie, ce concentré d’humanité est le livre à emporter cet été dans vos bagages ! Anne-Marie Revol nous raconte ses classiques.

Anne-Marie, quelle lectrice es-tu, et notamment quelle lectrice de classiques as-tu été ?

Je ne lis plus beaucoup de classiques aujourd’hui. Néanmoins, j’en ai  beaucoup lu adolescente. J’adore les feuilletons d’Alexandre Dumas, et régulièrement je les reprends. C’est Georges Suffert, un grand nom du journalisme qui m’avait prise sous son aile au Figaro lorsque j’y travaillais, qui m’a initiée à cet auteur souvent sous-estimé. J’aime aussi beaucoup Maupassant, Balzac et je crois avoir lu presque tout Zola. Pourtant, qu’est-ce que c’était triste ! Flaubert m’a toujours emmerdée à l’exception de Bouvard et Pécuchet découvert à Tokyo dans la bibliothèque d’une francophile. En même temps je n’avais plus rien à lire. Ceci explique donc peut-être cela !

Mon mari m’a fait découvrir Céline et Albert Camus que je me suis enfilé d’une traite (ou presque !) par amour ! Le biographe Yves Courrière lui m’a ouvert des perspectives avec Joseph Kessel. Quel incroyable conteur il faisait ! Je suis, je crois, toujours sensible à la même veine, au même souffle, celui l’aventure et du voyage. J’aime les histoires et l’Histoire, j’aime les rebondissements, les épopées et les personnages qui se développent.

De Troyat, je garde un souvenir émerveillé des Semailles et les Moissons ou d’Étrangers sur ses Terres ainsi que de ses biographies, comme celles consacrées à Marie-Antoinette ou Anton Tchékov. En parlant de biographie, je chéris aussi celles de Stefan Zweig et le destin de Marie Stuart m’a broyé le cœur sous sa plume…

Ce sont moins des classiques, mais j’ai adoré m’abîmer l’été dans des sagas romanesques telles que Jalna de Mazo de la Roche, Les Gens de Mogador d’Elisabeth Barbier ou Les Boussardel de Philippe Hériat. Très liés à ma jeunesse également Les Rois Maudits et Les Grandes familles de Maurice Druon.

Tu as découvert ces sagas grâce aux adaptations télévisuelles ?

Non, pas du tout. J’avais adolescente une grande soif de lire et ma mère qui était une grande lectrice me nourrissait de ces séries qui répondaient parfaitement à mon appétence. Sais-tu quelle était la chose la plus géniale avec ces sagas ? Une fois le tome 1  refermé t’attendaient les tomes 2, 3, 4, 5, 6 etc… C’était des mines sans fond qui me duraient tout l’été !

Et aujourd’hui, que lis-tu ?

Aujourd’hui, je fréquente essentiellement des auteurs contemporains et je suis, de manière générale, très roman ! En ce moment, je lis Dieu n’habite pas la Havane de Yasmina Khadra qui doit sortir fin août.

J’aime aussi Delphine de Vigan, Fred Vargas, Grégoire Delacourt, Houellebecq, Anna Gavalda, Maylis de Kerangal ou encore Dương Thu Hương, Tracy Chevalier, Douglas Kennedy, Vikas Swarup le père du Fabuleux destin d’un Indien malchanceux qui devint millionnaire. Je suis aussi une grande fan de Jean-Christophe Rufin. Je crois avoir tous ses ouvrages à la maison (mention spéciale au Grand Coeur qui m’a bouleversée). J’apprécie également énormément Marc Dugain (La chambre des officiers), Emmanuel Carrère (La classe de Neige), Eric-Emmanuel (L’Evangile selon Pilate, La Part de l’autre sur Hitler et son double), Erik Orsenna (Longtemps : une pure merveille !), David Foenkinos (Charlotte à pleurer…). Dès qu’ils sortent un livre, je lis une ou deux critiques dans la presse et généralement j’investis dans la foulée ! J’adore aussi Jean-Louis Fournier, avec qui je partage un même chagrin.

Voilà donc pour mes romanciers  contemporains, mais… je dévore aussi des biographies et des essais signés Franz Olivier Giesbert, Ariane Chemin ou Catherine Nay !

Ton héros s’appelle Gaspard de Ronsard. Faut-il y voir un hommage au poète ?

A moitié… J’ai d’abord associé ce prénom à ce nom parce qu’ils sonnaient bien ensemble ! Et puis, je gardais un souvenir impérissable de Pierre de Ronsard découvert au lycée grâce à une professeure de français enflammée. Elle nous a tant parlé de lui qu’a la fin j’aimais autant l’homme que le poète : éternel amoureux, éternel malheureux…

Je trouvais que « Gaspard de Ronsard » était un nom qui s’imposait, sonnait bien, un nom de scène parfait pour un héros candidat de jeu de téléréalité. Je parle de nom de scène car dans un programme de téléréalité, tout est écrit, comme dans une pièce de théâtre. Je trouvais aussi rigolo de dire que Gaspard était le dernier descendant de Pierre de Ronsard: cela permettait de créer tout un storytelling autour du personnage. Et la télé adore story-teller !

Est-ce un nom ironique ?

Non, pas du tout ! Total respect pour Pierre et ses aïeux !

Comment as-tu construit ton roman ?

Comme La pièce montée de Blandine le Callet ou Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson, mon livre a une structure particulière, à laquelle je tenais. Il est hyper construit, architecturé. Les récits s’enchâssent les uns dans les autres pour finir par se recouper et ne faire qu’un. Chaque histoire prise indépendamment est crédible (vérifiée, recoupée, renseignée, comme pour un article) mais toutes cumulées, elles relèvent du conte de fée,  « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » compris ! Et c’est totalement assumé.

Pour écrire l’histoire de Gaspard, t’es-tu plongée dans Connaissances de l’Est de Claudel ou certains récits de voyage sur l’Asie ?

A ma grande honte : non… Et je n’ai pas relu Pierre Loti non plus ! J’ai même fait pire : j’ai choisi de situer mon roman au Vietnam sans y être jamais allée. Parce que j’aime l’Extrême-Orient tout simplement et que je recherchais un endroit dans cette partie du monde où il existait encore des villages isolés, sans téléphone, ni électricité ou connexion internet. Il y en a peu mais il y en reste au Vietnam notamment et le bourg où Gaspard est retenu m’a été inspiré par Frédéric Lopez qui y a tourné un Rendez-vous en terre inconnue avec Frédéric Michalak.

Quand je pense à Jules Verne qui a rédigé Le tour du monde en 80 jours sans quitter La Rochelle, je me dis que son travail est vertigineux ! Aujourd’hui, grâce à Internet et notamment aux blogs, on voyage sans quitter son bureau ! Les gens racontent tout : le nombre de nids de poule entre deux arrêts de bus, la couleur de leur œuf poché baignant dans un bouillon gras, la texture poisseuse de la moustiquaire de leur lit ! J’étais donc bien documentée, et personnellement déjà très nourrie par mes voyages en Asie et notamment en Birmanie. Un pays qui partage avec le Vietnam des lumières, des bruits, des odeurs, des paysages…

Donc, pour finir, on peut dire que le passage à la fiction est heureux ?

Tout à fait ! Inventer est un plaisir  magique. Un plaisir qui m’était interdit lorsque j’étais reporter (un journaliste se doit de rapporter la vérité sans jamais la distordre). Un plaisir inenvisageable lorsque j’ai écrit Nos étoiles ont filé.

Dans un roman, ta liberté est  totale ! Tu peux tout inventer, tout imaginer plus encore qu’au cinéma. Tu as des moyens gigantesques, tu peux t’inspirer des gens qui t’entourent, des gens que tu croises. Tu les éponges, les vampirisent par petites touches ! Dans mon livre, il y a plein de miettes d’hommes et de femmes qui me sont proches, que j’ai rencontrés en reportage, que j’ai « espionnées » dans le métro, au café ! Je rends hommage à leur histoire, à leurs tocs, à leurs goûts, à leurs qualités… Du coup, j’ai plein de retours de lecteur (connus ou inconnus…) qui me disent se retrouver dans Gaspard ne répond plus. Ils font leur mon récit et cela me touche profondément…

Anne-Marie Revol, Gaspard ne répond plus, Jean-Claude Lattès, 448 pages, 21,50 €.

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Une fille de scène en Avignon : les classiques de Marie-Laure Sénoville

« Je pense que les écrivains ont un, ou deux thèmes, et creusent le même sillon toute leur vie durant. Pour ma part, je pense que le thème de la famille sera un vrai fil conducteur. Le secret de famille qui vient suinter sur la généalogie, la transmission, la soumission, sont des thèmes propres à la famille qui me fascinent. »

C’est il y a près de huit ans maintenant que j’ai découvert la comédienne Marie-Laure Sénoville, alors qu’elle jouait J’crois que j’suis amoureuse ou 8 Femmes sans fard au théâtre André Bourvil, à Paris. Immédiatement séduite par sa personnalité singulière et la finesse de son écriture, j’avais eu un véritable coup de cœur tant pour la femme que pour la comédienne, et n’ai eu de cesse de suivre son parcours au fil des années. Alors qu’elle sera cet été sur scène au festival d’Avignon pour son nouveau et très attendu spectacle Fille de !, Marie-Laure nous a accordé une très belle interview au cours de laquelle nous sommes revenues sur son parcours. L’émotion était au rendez-vous !

Marie-Laure, quelle lectrice es-tu, et notamment quelle lectrice de classiques es-tu ?

J’ai été une enfant qui s’ennuyait beaucoup, et dès que j’ai su lire, cela a été génial car la lecture a constitué une formidable porte vers l’extérieur. J’ai lu énormément de classiques, et beaucoup d’entre eux m’ont marquée. Il faut dire que ma maman était professeur de français, elle avait le goût du livre, et mes deux parents lisaient. Chez nous, le moindre pan de murs était couvert de bibliothèques ! On lisait beaucoup, il n’y avait pas de télé. La radio, oui, mais pas de télé. Mes parents ont été exigeants, ils ont un peu orienté nos lectures et je les en remercie.

Enfant, je garde un souvenir très fort de la Comtesse de Ségur et des Malheurs de Sophie, de Delphine et Marinette dans Les Contes du Chat perché. Ado, je me suis plongée dans Balzac, notamment Le Père Goriot et La Peau de chagrin. Ma mère, quant à elle, était fan de Jane Austen et là, je dois avouer que j’ai véritablement jubilé. En tant que jeune fille, Jane Austen constitue une formidable initiation, une incroyable ouverture à tout un univers… J’ai aimé tout Jane Austen. Il n’y avait pas Internet, on vivait en vase clos, et la littérature m’ouvrait sur la nature humaine, la psychologie, les agissements, motivations et intérêts des personnages. J’avais une profonde compassion pour le père Goriot, tyrannisé par ses filles ingrates, et je souffrais avec lui. Je vivais  des choses fortes et comprenais plein de choses.

Chez les hommes, Dickens m’a beaucoup aidée. Je détestais Emile Zola et ses fins toujours pessimistes, mais j’adorais Charles Dickens. Olivier Twist et David Copperfield vivaient des choses terribles, mais connaissaient une fin heureuse. Je suis très sensible au happy end ! J’aimais aussi les poèmes de Dorothy Parker, notamment son recueil Hymnes à la haine. Et Lignes de failles de Nancy Huston m’a énormément accompagnée.

Tant dans tes lectures que dans l’écriture, la famille est un thème central…

Tout à fait, c’est vraiment un thème majeur chez moi. Mais je pense que les écrivains ont un, ou deux thèmes, et creusent le même sillon toute leur vie durant. Pour ma part, je pense que le thème de la famille sera un vrai fil conducteur. Le secret de famille qui vient suinter sur la généalogie, la transmission du non-dit, la soumission aux loyautés familiales, sont des thèmes propres à la famille qui me fascinent. Au sein d’une famille, les tensions sont toujours exacerbées, cela donne libre cours à de la folie, de la démesure, et à des intrigues particulières.

Souvent, on croit savoir des choses, et l’on projette le filtre familial sur ce que nous observons. On ne comprend pas toujours qu’on peut se détacher du prisme familial pour exister par soi-même, faire le deuil d’une reconnaissance familiale…Ces thématiques me fascinent. D’ailleurs, j’aime beaucoup le travail de la psychogénéalogiste Anne Ancelin Schützenberger.

Et aujourd’hui, est-ce que tu continues à lire des classiques ?

Tout à fait. Lorsque je suis en période d’écriture, j’ai besoin de me raccrocher à des classiques. Pour le spectacle Fille de !, j’ai relu Vipère au poing qui répondait à certaines de mes thématiques, celle de la tyrannie maternelle, à travers Folcoche, mais aussi celle de la peur de l’enfant. J’ai relu Charivari de Nancy Mitford. Nancy Mitford a constitué une incroyable source d’inspiration, tant par ses écrits que par sa vie personnelle. L’héroïne de Charivari s’inspire d’une des sœurs de la romancière qui était fascinée par Hitler . Dans la famille de Nancy Mitford, cette famille anglaise aristocratique, il y avait une sœur pro-Hitler, et une autre pro-Staline. Il y a d’ailleurs un passage marquant d’une interview que j’ai lu d’elle dans lequel elle décrit la chambre de ses sœurs, où sont accrochés les portraits de Staline et d’Hitler, séparés par une ligne. J’ai trouvé ça savoureux, et la façon dont famille et politique s’entremêlent nourrissait parfaitement la thématique de Fille de !

Comment es-tu arrivée au théâtre ?

Il y a eu plusieurs tentatives. Première tentative, lorsque j’étais enfant, en sixième. Une compagnie vient grâce à l’intervention de la prof de français dans le collège dire Les Lettres de mon moulin et notamment Les trois  messes basses. La prof  cherchait un Garrigou…Le garçon qui devait jouer est tombé malade et je l’ai remplacé au pied levé ! C’était ma première expérience et j’ai entendu rire la salle. J’ai trouvé ça génial, et c’est resté gravé.

Deuxième tentative lorsque j’étais ado, mal dans ma peau… Je n’aimais pas le prof…. Troisème tentative, c’est en terminale, j’ai participé au club théâtre du mercredi après-midi et  je me suis rendue compte que je voulais faire de la scène. Ensuite,  J’ai fait la rencontre de Robert Party, qui a joué dans Les Brigades du tigre, par exemple, qui avait une petite notoriété mais est aujourd’hui décédé. Il a été mon parrain, il m’a indiqué un bon cours de théâtre privé, le cours Perimony. C’est au cours Perimony que j’ai compris que c’était vraiment mon chemin.

Jouer, c’est une chose, mais comment es-tu venue à l’écriture théâtrale ?

Chez Perimony, on jouait et on écrivait, les deux étaient indissociables. Comme j’avais beaucoup de choses à dire, j’ai vite réalisé qu’écrire pour moi seule serait peut-être le plus simple, en tout cas le plus évident.

Chez Perimony, as-tu été orientée, guidée vers un genre théâtral particulier ?

Chez Perimony, je crois pouvoir dire qu’ils ont été d’une certaine manière impressionnés. J’étais déroutante car j’étais partie pour être une tragédienne. J’étais beaucoup dans la douleur, dans le pathos… et en dernière année, j’ai été distribuée sur un Feydeau. Perimony m’a alors dit : « mais vous êtes drôle, Sénoville ! ». J’ai donc lentement bifurqué vers le comique et l’écriture en solo.

On s’est rencontrées il y a près de dix ans, tu as déjà monté plusieurs spectacles, mais j’ai le sentiment, avec Fille de, que tu franchis une nouvelle étape. Peux-tu nous raconter la genèse de ce spectacle ?

Il y a quelques années maintenant, j’ai entamé une importante remise en question. Je cherchais quelqu’un pour m’aider à rationnaliser mon travail, à avoir une vision globale de mes idées, de mes différents projets. Et un jour, j’ai eu la grande chance d’être présentée au metteur en scène Jacques Décombe. Jacques Décombe dans le milieu théâtral, ce n’est pas n’importe qui, puisqu’il a fait le Conservatoire, rencontré Didier Bourdon et accompagné pendant dix ans Les Inconnus. Après le Molière du meilleur Spectacle comique, il a travaillé avec beaucoup d’autres acteurs et auteurs.

Jacques m’a demandé si je voulais être une comédienne populaire,  c’est la première question qu’il m’a posée. Et j’ai dû m’avouer à moi-même que oui, bien sûr, je voulais être populaire, toucher les gens. Il m’a alors aidé à « faire un spectacle populaire ». Il a débroussaillé dix années de travail, m’a aidé à me remettre en question, à mettre en valeur mes qualités et à révéler ma singularité. C’est Jacques qui m’a fait prendre conscience du fait que j’étais plus comédienne qu’humoriste, que j’étais plus dans l’écriture de personnages que dans l’écriture de blagues. Grâce à lui j’ai construit un spectacle d’humour à personnages.

Davantage comédienne qu’humoriste…Peux-tu nous expliquer ?

C’est avec Jacques que j’ai vraiment pris conscience que j’étais issue de l’école du sketch français plutôt que de celle du stand-up à l’américaine. Je suis davantage dans une succession de personnages que de situations, je suis sensible à l’univers de Philippe Caubère, Muriel Robin ou Sylvie Joly. Je préfère une écriture plus fine, je préfère le portrait aux jeux de mots. J’ai donc progressivement fermé la porte aux blagues,  à l’interaction et à l’improvisation pour rentrer dans quelque chose de beaucoup plus rigoureux. Il fallait acquérir une rigueur, des règles, une précision. Au début, c’est difficile, on ne voit pas le bout du tunnel.

Tu t’es parfois découragée ?

Non, mais il est clair que cette remise en question ne s’est pas faite sans difficulté J’étais dans l’illusion que je pouvais tout faire, mais « tout faire », cela ne veut rien dire… Jacques souhaitait que je ferme une porte, ce qui me terrorisait. Deux, trois années durant, j’ai ramé pour écrire un spectacle, mais  c’est en ramant que j’ai réellement pu assumer des thématiques qui me touchaient. Jusqu’ici, j’avais ébauché, et avec lui, j’ai construit une histoire. Une histoire singulière et cette histoire, c’est Fille  de !

Parle-nous donc de Fille de !, qui sera joué pendant toute la durée d’Avignon !

Comme je le disais au début de l’interview, la thématique familiale me passionne, et Fille de ! est une plongée au cœur d’un microcosme, au cœur d’une cellule familiale. Et, quand on y réfléchit, la première société que l’on connaît lorsqu’on grandit, c’est la famille. C’est un projet qui m’a prise plusieurs années, qui a été un véritable accouchement, et qui comporte des éléments autobiographiques, que j’ai appris à transcender et à mettre au service d’une fiction. C’est très inspiré de ce que j’ai vécu, et de ce que la vie m’a offert à voir.

Peux-tu nous résumer l’intrigue ?

Fille de ! raconte l’histoire de Geneviève Dassainville, Mme Dassainville, la mère, une conseillère municipale de la Manche, qui tente de devenir maire de sa commune, un gros bourg de 5000 habitants. C’est une France que je connais bien, avec une mentalité et un folklore que je connais. Je tenais à cette authenticité.

Mme Dassainville est une notable, patronne d’une biscuiterie artisanale qui existe depuis trois générations. C’est la Bernard Arnault locale, fière de son histoire. Il y a un côté traditions, galettes au beurre, terroir enraciné… Geneviève a une fille, Marie-France, qui est en pleine crise d’adolescence, et elle héberge également chez elle sa belle-mère. Trois générations de femmes sont sous le même toit. On est donc en période électorale, et en pleine campagne, un secret de famille éclate.

Mme Dassainville est convoquée chez le notaire, et apprend qu’elle hérite d’un terrain constructible et d’une maison à Tel-Aviv. Cette bonne Mme Dassainville ne comprend pas, et apprend que sa maman, qui était danseuse dans un cabaret, était sortie avec le producteur qui s’appelait M. Rosenthal ! Geneviève n’est donc pas la fille de son père, mais celle de ce cher M. Rosenthal. Il faut faire taire les rumeurs et tout va bien sûr partir à vau-l’eau. Sa fille est ravie de voir que cet événement va foutre en l’air la campagne. Marie-France souffre du manque de reconnaissance de ses parents, d’une mère écrasante par sa personnalité, mais absente sur le plan affectif. Marie-France va tout faire pour que sa mère la regarde, en essayant de détruire la campagne.

Sans en dire trop, peux-tu nous éclairer sur les éléments autobiographiques du spectacle ?

Pour faire court, il y a bien sûr beaucoup de moi dans le personnage de Marie-France… Parce que je me suis moi-même longtemps construite en opposition, en rébellion par rapport à ma famille. Il m’aura fallu dépasser tout ça, beaucoup travailler sur moi-même et être en paix pour écrire cette pièce.

As-tu su dès le départ que tu voulais écrire sur des femmes, sur des conflits entre femmes ?

C’est donc une pièce sur une guerre intestine, sur une compétition entre femmes. Je tenais à faire une pièce de femmes, à écrire des rôles de femmes, car il faut dire ce qui y est, il y a beaucoup moins de rôles féminins que masculins au théâtre. Mais, à  l’origine, je voulais écrire sur une famille patriarcale, avec un élu masculin… même si cela m’ennuyait de jouer le rôle d’un homme. Je séchais et Jacques Descombe m’a suggérer d’être accompagnée par un co-auteur… Et il m’a mis en relation avec Patrick Hernandez.

Patrick Hernandez, le chanteur de Born to be Alive ?

Non, je parle de l’autre Patrick Hernandez, l’auteur de théâtre, celui qui a écrit beaucoup de pièces comique, de boulevard et pas du chanteur. (rires) J’ai donc parlé à Patrick de mon idée, de mon histoire avec cette famille au sein de laquelle il y a un élu politique, qui a des idées conservatrices, très réactionnaires, et qui prône le local…Ce qui se passe en ce moment d’ailleurs ! Et Patrick a eu cette idée : « mais cela pourrait être une femme ? Cela pourrait être une éluE ? » Et cela m’a débloquée. Patrick a écrit un premier jet, et j’y ai vu tout ce que je ne voulais pas, à savoir faire un manifeste politique… C’est en le lisant que j’ai eu la confirmation de ce que je voulais faire, à savoir une pièce sur les liens transgénérationnels.

Comment s’est passé le travail de mise en scène, une fois l’écriture achevée ?

Là encore, c’est Jacques Décombe qui m’a énormément aidée, qui a permis à l’auteur de s’effacer pour que la comédienne prenne ses marques. Il me donne des suggestions d’intention, de jeu, et c’est extrêmement libérateur. Dans le temps, Jacques est devenu un véritable parrain de métier. Il m’a appris les ficelles du métier, c’est un homme extrêmement généreux, avide de transmettre, pas du tout avare de son savoir. La comédienne a commencé le spectacle il y a plus d’un an. La comédienne a pris de l’étoffe, a réécrit certains passages, le spectacle a un peu bougé. Jacques m’avait dit qu’il me faudrait 50 représentations pour être à l’aise.

Et Avignon ?

Pour moi Avignon est véritablement le lancement du spectacle, c’est comme une deuxième naissance pour Fille de ! Je jouerai au Off d’Avignon du 07 au 30 juillet à la Maison IV  de chiffre (26 rue des teinturiers), tous les jours à 13h30. On fait relâche les lundis. Je tiens d’ailleurs à remercier l’Action culturelle de la SACEM qui  a soutenu le projet. Ils m’avaient remarqué sur un autre spectacle il y a six ans maintenant, ils m’ont suivie, accompagnée, et ce sont de formidables partenaires professionnels, qui ont un intérêt et une bienveillance pour ce que je fais. Je voudrais également remercier le CNV, le Centre National des Variétés, qui est une autre structure qui m’a aidée.

Qu’attends-tu exactement d’Avignon ?

On attend bien sûr que le public soit là, mais j’espère aussi faire de belles rencontres afin de pouvoir grandir et évoluer. L’idéal serait de pouvoir véritablement lancer le spectacle, à savoir faire une saison à Paris et une tournée nationale après un Avignon pas trop mal réussi.

Aujourd’hui, comment envisages-tu l’avenir ? Vas-tu continuer à privilégier l’écriture en solo ?

Lorsque j’ai commencé à jouer, au sortir du cours Perimony, j’avais un tel besoin d’exister, j’avais un ego tellement démesuré (rires) qu’il fallait que j’écrive pour moi, et moi seule ; et que je serve mes projets. Mais aujourd’hui, avec Fille de !, j’ai vraiment le sentiment d’avoir, d’une certaine manière, accouché de moi-même et fait le tour de la question ! Je ne serais donc pas opposée à me mettre, désormais, au service d’un projet qui n’est pas le mien. Oui, aujourd’hui, je serais prête et ravie de pouvoir écrire pour les autres.

Marie-Laure Sénoville jouera Fille de ! au Festival Off d’Avignon, du 07 au 30 juillet à la Maison IV de chiffre (26 rue des teinturiers), tous les jours à 13h30. Relâche le lundi.