Qui sont les bobos de la littérature classique ?

Si le concept du « bobo » semble avoir une existence linguistique relativement récente, c’est chez Maupassant que l’on trouve pour la première fois l’expression « bourgeois-bohème » ! L’occasion pour nous de revenir sur les différents bobos de la littérature classique, mais aussi sur la définition du bobo et sur le concept de bohème.

Scènes de la vie de Bohème ou l’origine du mot « Bohème »

C’est au Français Henri Murger, contemporain de Baudelaire et auteur de Scènes de la vie de Bohème, que l’on doit l’adjectif et le nom de «bohème », synonymes d’une vie vagabonde, marginale. Selon Murger, est bohème « tout homme qui entre dans les arts sans autre moyen d’existence que l’art lui-même »

Scènes de la vie de Bohème, écrit en 1857, décrit la vie d’artistes fauchés. C’est un roman à clé, et derrière chaque personnage se cache un artiste de son temps. On y suit Rodolphe, un poète (Henri Murger), Schaunard, un musicien, et plusieurs autres artistes qui gravitent autour d’eux. Il est question de vocation, d’espoir, d’espérances et ces artistes, loin d’être des poètes maudits, entendent vivre. Tous se réunissent au Café Momus, 17, rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois. Ce sont des artistes bohèmes, et sûrement pas des bourgeois-bohèmes. Mais le concept de bourgeois-bohème va apparaître et surtout être identifié moins de trente ans après l’oeuvre de Murger.

Définition du bobo

Tout d’abord, revenons sur la définition du bourgeois-bohème ou bobo. Dans son Dictionnaire du look, publié en 2011 chez Robert Laffont, Géraldine de Margerie définit le bobo tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Le bobo est un bourgeois qui a les avantages de s’offrir la bohème

 « Paradoxe ambulant, le bobo concilie modèle classique et vie souple, barbe de trois jours et salaire de cadre, marmaille élevée dans un appartement aux poutres apparentes… […] Bourgeois qui a les moyens de s’offrir les avantages de la bohème, la galère en moins, social-traître, Bcbg qui s’encanaille, « cœur à gauche et porte-monnaie à droite », l’agacement que suscite le bobo est chaque jour plus palpable. »[1]

Le bobo peut s’offrir le luxe de revenus aléatoires et travaille dans le domaine artistique

« Le bobo a les moyens de la bohème confortable. Son métier est généralement lié à la culture ou à la création. »[2]

Le bobo est cultivé, mais sa culture est sélective

« La culture occupe une place prépondérante dans la vie du bobo, qui aime à montrer qu’il est lettré, citeras philosophes et sociologues à l’envi, mais aura beaucoup plus de mal à avouer qu’il a regardé « L’île de la Tentation » tout l’été sur TF1. D’ailleurs, s’il ne regarde jamais la télé, il est étrangement toujours au fait de ce qui s’y passe. […] Le bobo aime laisser entendre qu’il lit Kant en écoutant Booba et qu’un week-end sans expo est un week-end gâché. »[3]

Le bobo est raffiné et délicat

C’est ce qu’explique David Brooks, auteur américain dans son ouvrage consacré aux bobos paru en 2000 :

« Les élites socio-culturelles aiment la texture. Elles préfèrent les petits tapis rugueux tissés avec des herbes obscures à de la moquette brillante, des jouets en bois cabossés aux modèles en plastiques lisses, de la céramique épaisse et granité à de la porcelaine fine et délicate »[4]

Clotilde de Marelle, première bobo de la littérature dans Bel-Ami ?

C’est dans le roman de Maupassant qu’apparaît pour la première fois en littérature le terme de « bourgeoise bohème » pour désigner Clotilde de Marelle : « Ce fut elle alors qui lui serra la main très fort, très longtemps ; et il se sentit remué par cet aveu silencieux, repris d’un brusque béguin pour cette petite bourgeoise bohème et bon enfant qui l’aimait vraiment, peut-être. »[5]

Effectivement, à y bien regarder, Clotilde de Marelle est bel et bien une bobo. Jouissant d’une situation matérielle plus que confortable grâce à son mariage, Clotilde se moque des conventions. S’habillant à la diable, étant capable d’un tant soit peu s’encanailler, elle se distingue des autres femmes du roman. Elle n’est ni snob ni conventionnelle, ni bourgeoise dans ses réactions. Et sa situation matérielle et sa liberté lui permettent de s’offrir et d’apprécier des plaisirs qui sortent des sentiers battus.

Jean des Desseintes dans A Rebours

Passionné d’objets rares, esthète et collectionneur, le héros de Huysmans est de ces bobos raffinés et délicats. Soucieux de posséder des pièces singulières, de pouvoir toucher et manipuler les matières et textures, il n’aime rien tant que chiner. Sa hantise ? Passer pour un quidam.

Les Verdurin dans A la recherche du temps perdu

Les Verdurin constituent un autre type de bobos ! Ceux que l’on surnomme « Le Patron » et la « Patronne » sont à la tête d’un clan, « le petit clan des Verdurin » comme le raconte Proust, auquel il est très difficile d’être intégré.

Se proclamant comme les détenteurs d’un certain bon goût, les Verdurin, sous couvert d’être très ouverts, sont en réalité très snobs et sélectifs dans leurs fréquentations et leur culture.

Ils représentent la part de snobisme culturel du bobo.

Aurélien Leurtillois

Le héros du roman de Louis Aragon est un véritable bobo ! Ce jeune homme qui n’a pas besoin de travailler pour vivre est rétif à toute forme d’installation dans une vie bourgeoise.  Son existence  n’est que fêtes, mondanités et plaisirs – du moins en apparence.

Raffiné et délicat pour ne pas dire snob et tyrannique, Aurélien porte un soin plus qu’attentif à ses tenues (« Il avait des idées sur les étoffes »[6]) et il est aussi exigeant avec sa tenue qu’avec celle des autres, comme en témoigne sa réaction lorsqu’il rencontre pour la première fois Bérénice.

Clotilde de Marelle, Jean des Esseintes, les Verdurin et Aurélien Leurtillois sont indéniablement les premiers bobos de la littérature classique !

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Illustration : Amanda Seyfried, Adam Driver, Ben Stiller et Naomi Watts dans While We’re Young (Noah Baumbach, 2015)

 

[1] Géraldine de Margerie, Dictionnaire du look, une nouvelle science du jeune, Robert Laffont, 2011

[2] Géraldine de Margerie, Dictionnaire du look, une nouvelle science du jeune, Robert Laffont, 2011

[3] Géraldine de Margerie, Dictionnaire du look, une nouvelle science du jeune, Robert Laffont, 2011

[4] David Brooks, Les bobos, 2000, @Florent Masso présente/C.O.L. 2000

[5] Maupassant, Bel-Ami, 1885

[6] Louis Aragon, Aurélien, 1944

Les 10 plus beaux excipit de la littérature

On appelle « excipit » les dernières lignes d’un récit, roman ou nouvelle. L’excipit, dont la longueur est variable (on peut parler de la dernière phrase d’un récit, ou alors d’un ou plusieurs paragraphes) constitue un enjeu majeur, car il marque la résolution – ou non de l’intrigue. L’excipit doit être justifié et amené. L’excipit peut être fermé (toutes les intrigues sont résolues) ou alors ouvert. Le destin des personnages reste alors en suspens. Les excipit ouverts peuvent indiquer que l’œuvre en question aura une suite.

Certains excipit sont restés particulièrement célèbres dans la littérature. Après avoir traité des incipit dans un précédent article, petit tour d’horizon des célèbres dernières phrases de romans.

 L’excipit en forme de happy end

L’excipit d’Au Bonheur des Dames d’Emile Zola : « Il ne lâchait pas Denise, il la serrait éperdument sur sa poitrine, en lui disant qu’elle pouvait partir maintenant, qu’elle passerait un mois à Valognes, ce qui fermerait la bouche du monde, et qu’il irait ensuite l’y chercher lui-même, pour l’en ramener à son bras, toute-puissante. »

Les excipit les plus tragiques

L’excipit du Rouge et le Noir de Stendhal : « Mme de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie ; mais, trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants. »

L’excipit du Côté de Guermantes de Proust : « «  Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises de médecin, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous ! » »

L’excipit de Belle du Seigneur d’Albert Cohen : « et soudain la naine lui demanda d’une voix vibrante, lui ordonna de dire le dernier appel, ainsi qu’il était prescrit, car c’était l’heure. »

Les excipit les plus bouleversants

L’excipit de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo : « Il n’avait d’ailleurs aucune rupture de vertèbre à la nuque, et il était évident qu’il n’avait pas été pendu. L’homme auquel il avait appartenu était donc venu là, et il y était mort. Quand on voulut le détacher du squelette qu’il embrassait, il tomba en poussière. »

L’excipit des Misérables de Victor Hugo : « Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange, / Il vivait. Il mourut quand il n’eut plus son ange ; / La chose simplement d’elle-même arriva, / Comme la nuit se fait lorsque le jour s’en va. »

Les excipit les plus mythiques

L’excipit du Père Goriot de Balzac : « Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : – A nous deux maintenant ! Et pour premier acte du défi qu’il portait à la Société,  Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen. »

L’excipit de Gatsby le Magnifique de Fitzgerald : « C’est ainsi que nous avançons, barque à contre-courant, sans cesse ramenés vers le passé. »

L’excipit le plus pictural

L’excipit du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde: « Il était ridé, sa peau était desséchée et son visage repoussant. Ce n’est que lorsqu’ils eurent examiné ses bagues qu’ils le reconnurent. »

L’excipit le plus poétique

L’excipit du Lion de Kessel : « Patricia se mit à pleurer comme l’eût fait n’importe quelle petite fille, comme n’importe quel enfant des hommes. Et les bêtes dansaient.»

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Illustration : Anthony Quinn et Gina Lollobrigida dans Notre-Dame de Paris (Jean Delannoy, 1956)