Quand le scandale se fait politiquement incorrect : les classiques de Salomé Lelouch

« Pour moi une journée passée sans quelque chose qui n’est pas posé, dans un cahier, n’existe pas. J’ai besoin de passer par l’écrit. »

Si certains l’ont, comme moi, découverte au cinéma dans Les Misérables, tourné en 1995, c’est au théâtre que Salomé Lelouch construit une carrière singulière et exigeante, à l’image de la programmation du Ciné 13 Théâtre, dont elle est à la tête depuis 2003. Tour à tour comédienne, productrice et programmatrice, c’est en tant que dramaturge que Salomé Lelouch excelle, qu’elle évoque la quête identitaire, les relations familiales ou les tourments amoureux. Après le succès de sa dernière pièce Politiquement correct, Salomé Lelouch participera le samedi 07 janvier à  la sixième édition du Paris des femmes, avec une création, A plusieurs, autour du thème du scandale. Cette touche-à-tout qui semble  n’aimer rien tant qu’interroger et pousser les limites du spectateur nous a accordé une interview. Elle y apparaît comme une instinctive, persuadée que ses lectures, les thèmes de ses pièces, les rencontres artistiques qu’elle fait la choisissent plus qu’elle ne les choisit.

Salomé Lelouch, quelle lectrice êtes-vous ?

Je suis une lectrice relativement compulsive. J’ai de périodes où je lis énormément, puis des périodes où je lis très peu, puis je me remets à lire. Mais en général je lis toujours deux à trois romans en même temps, et il n’est pas rare que l’un prenne le pas sur l’autre, que l’un soit réservé au métro, l’autre au soir. J’ai lu beaucoup de classiques, et je crois que mon plus beau souvenir qui leur est associé est la découverte des Rougon Macquart. Je me souviens d’avoir un jour décidé de les relire dans l’ordre. Je garde un souvenir très particulier de Chateaubriand et des Mémoires d’outre-tombe. J’avais commencé par Les Morceaux choisis, avant de  lire Les Mémoires en intégralité. Je dois avouer que j’ai un rêve, celui d’arriver à rentrer un jour, véritablement, dans l’œuvre de Proust. J’ai dû essayer une dizaine de fois, sentant bien qu’il y avait une langue, un rythme, une esthétique, me disant à chaque fois « ça y est, je suis rentrée dans son univers », avant de devoir renoncer, comme si quelque chose résistait, un peu comme quand vous avez le sentiment que ce n’est pas le bon moment dans votre vie.

En littérature contemporaine, ce sont plus souvent les sujets qui m’attirent, que les auteurs, et je suis une lectrice assidue de romans historiques, ou d’enquêtes. J’aime les enquêtes, Les recherches, ces univers-là. Il y a des écrivains que j’aime beaucoup bien sûr, comme Karine Tuil, Emilie Frèche ou Serge Joncour par exemple, mais ce sont plus des thèmes qui m’attirent vers un auteur, puis un autre.  Je lis bien sûr du théâtre pour mon travail, mais c’est encore autre chose.

Votre travail de dramaturge influe-t-il sur la lectrice que vous êtes ?

Forcément un peu. Il y a des périodes, essentiellement lorsque je n’écris pas, où j’ai un réel besoin d’être nourrie, d’être inspirée par mes lectures. La qualité du texte, son souffle, est alors aussi importante sinon plus que l’histoire racontée. En période d’écrire – car je continue à lire lorsque j’écris – la lecture doit être pour moi une récréation, comme un sas de décompression. Il s’agit alors d’être portée par le thème. Pour répondre à votre question, je pense, bien sûr, que mes lectures influent sur mon travail d’écrire, mais ce n’est jamais très clair. L’écriture part d’une recherche, d’un sujet qui intéresse, mais comme j’écris du théâtre – qui est une forme particulière d’écriture -, et que je lis essentiellement du roman, je n’ai pas toujours l’impression que les deux soient liés. Et j’aime cette idée que la lecture reste une espèce de sas.

Comment l’écriture théâtrale s’est-elle imposée ? Parce que vous étiez metteur en scène ?

Tout à fait. J’avais un rapport fort au plateau, je produisais des pièces, j’en programmais et en avais jouées j’ai d’ailleurs arrêté la comédie quand j’ai senti que j’avais envie de devenir metteur en scène… L’écriture théâtrale a donc naturellement dérivé de tout ça. Mais j’ai toujours écrit. J’ai toujours tenu de grandes correspondances, je suis toujours passée par l’écrit, et pour moi une journée passée sans quelque chose qui n’est pas posé, dans un cahier, n’existe pas. J’ai besoin de passer par l’écrit.

Et irez-vous un jour vers d’autres formes d’écriture ?

Oui. J’en ai très envie. J’ai commencé des romans, des nouvelles, des choses comme ça, mais j’ai le sentiment que l’écriture romanesque est quelque chose qui m’imposerait de partir longtemps, d’être complètement immergée, et pour plein de raisons purement professionnelles, je n’ai pour l’instant pas l’occasion d’avoir des journées entières consacrées à l’écriture. Pour le théâtre, au contraire, je trouve qu’il y a quelque chose de très agréable à s’évader une heure, se poser dans un café, écrire, se mettre dans la peau du personnage. J’ai l’impression que les scènes théâtrales sont très présentes, très ancrées, qu’elles peuvent surgir à n’importe quel moment. Alors que l’écriture romanesque, qui nécessite de rentrer dans un souffle, et d’avoir une vision très claire de où est-ce qu’on va, me demanderait vraiment une autre disponibilité.

Votre pièce À plusieurs sera jouée sur la scène du Paris des Femmes samedi 07 janvier. Pouvez-vous nous en parler ?

Le thème de cette nouvelle édition est « Scandale », qui est un thème large. J’ai décidé de d’écrire sur une mère et son fils, et sur un rapport, comme je trouve qu’il en existe de plus en plus aujourd’hui, entre des gens de la génération au-dessus de nous, qui ont l’air plus libres, qui ont moins de codes et semblent plus ouverts, et des gens de notre génération, qui ont tendance à avoir un discours plus radicalisé, à se durcir. Je voulais explorer ce rapport-là. Et le scandale naît de la découverte d’une sexualité débridée d’une mère par son fils, un jeune homme de 21 ans.

Connaissez-vous la distribution ?

Brigitte Rouan joue le rôle de la mère, Sylvain Sounier joue celui du fils. Manon Combes fait également partie de la distribution. Mais il faut savoir qu’au Paris des Femmes, on ne choisit ni le metteur en scène, ni les acteurs. On livre le texte et c’est Anne Rottenberg, la directrice du Paris des Femmes, qui choisit les metteurs en scène et acteurs.

La représentation sera donc une surprise pour vous ?

Oui, et c’est la première fois que cela m’arrive, de ne pas mettre en scène un texte que j’ai écrit, de ne pas choisir mec acteurs, et je trouve cela très agréable. Il y a bien sûr un petit côté angoissant parce qu’on ne maîtrise pas tout quand on est metteur en scène, on aime bien maîtriser, mais je suis curieuse de voir si ce texte va finalement raconter quelque chose qui va m’échapper. Les textes nous échappent forcément un peu lorsqu’ils sont interprétés, et je les découvre forcément d’une autre façon quand ils sont dans la bouche des acteurs, mais quand je mets en scène, je donne une impulsion. Ici, c’est différent. Vais-je sortir consternée en me disant « ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire » ou alors ravie en me disant « ce n’est pas ce que je voulais dire mais c’est magnifique, c’est plus intéressant que ce que à quoi j’avais pensé » ? Donc pour toutes ces raisons c’est une expérience à laquelle je suis ravie de participer. Je suis aussi très contente que ce soit fait sur un festival court, le temps d’une soirée de représentation, pour un moment spécifique.

Puisqu’on aborde ce sujet, écrivez-vous pour des acteurs particuliers ? Choisissez-vous à l’avance vos distributions ?

J’ai eu besoin d’écrire mes premiers textes de théâtre pour des personnes précises, mais j’arrive aujourd’hui à écrire dans l’absolu. Mais parfois on écrit pour personne et il arrive, au cours de l’écriture, qu’une personne arrive et s’impose. C’est en tout cas difficile d’imaginer et de réécrire une pièce pour quelqu’un d’autre lorsque la personne à laquelle vous aviez pensé, pour laquelle vous aviez écrit, n’est plus disponible.

Parlez-nous de Politiquement correct, votre dernière pièce qui a rencontré un succès certain au théâtre de la Pépinière.

C’est un sujet que j’avais en moi depuis longtemps – je suis convaincue que les sujets vous choisissent, vous ne choisissez pas, tout comme les livres vous choisissent. Est-ce que l’incompréhensible peut être compréhensible, est-ce que l’on peut tomber amoureux de quelqu’un qui nous semble aussi éloigné de nous, voilà des questions que je souhaitais aborder. J’avais très envie que le personnage de Mado, cette jeune femme de gauche qui tombe sous le charme d’un militant d’extrême-droite, soit séduite, vacille, comprenne ses idées à un moment donné et se demande où est le problème, si tant est qu’il y en ait un. Moi-même en écrivant la pièce, en rencontrant des militants, j’ai été heurtée, parfois, dans mes convictions. Cela a été un vrai plaisir d’écriture, de rencontres, de questionnements.  Et la pièce s’est d’ailleurs révélée plus politique que je ne l’avais imaginée. Repousser les limites du politiquement correct s’est révélé passionnant, drôle, théâtral. Et c’est avec cette pièce que j’ai vraiment découvert ce qu’était d’avoir des répliques qui un soir glacent la salle et celui d’après les font rire.

Politiquement correct a été l’aventure la plus « au bon endroit » de ce que j’avais envie de faire. La pièce raconte ce que j’avais envie de raconter.

Politiquement correct a-t-elle changé votre regard sur la politique ?

Oui. Je pense que j’avais auparavant des opinions qui étaient beaucoup plus liées à une éducation, une habitude, un milieu socio-culturel. Je me définis assez volontiers comme « bobo », mais sans le côté péjoratif que cela peut avoir car je trouve cela plutôt chouette, dans la vie globalement, d’être pour l’écologie, et je partage la plupart des idées ou combats des bobos. Néanmoins, je pense que les bobos ont un côté « sûrs de nous » très ancré, et écrire la pièce m’a poussée à me questionner. Pourquoi étais-je comme ça ? Pourquoi me définissais-je comme bobo ? Cela me paraissait naturellement juste, mais tant que je n’étais pas passée par le questionnement, quelque chose manquait, ou clochait peut-être. J’ai en tout cas rencontré des gens a priori très éloignés de moi dont je me suis sentie très proche, et d’autres qui auraient pu être beaucoup plus proches mais ne l’étaient en fait pas du tout. J’ai d’ailleurs parfois constaté que ceux qui parlaient de « vivre ensemble » n’étaient pas toujours les plus à mêmes à vivre ensemble ! Tout cela, toutes ces rencontres et réflexions m’ont emmenée dans des endroits que je ne n’aurais pas imaginés.

Pour finir, pouvez-vous nous parler d’éventuels projets à venir ?

Pour 2017, plusieurs événements, effectivement ! Je vais d’abord monter La tête des enfants, pièce que j’avais écrite avant Politiquement correct, et que je vais du coup peut-être retravailler. C’est une pièce qui sera beaucoup moins discutée, qui est moins clivante que Politiquement correct. Elle traite de la superstition, de la distinction entre foi et superstition, et de la difficulté d’être fidèle à ses idées lorsque quelque chose, au-dessus de nous, plane, vient nous empêcher d’avancer. On tourne encore une fois autour d’une histoire d’amour, celle d’un couple qui s’est juré dix ans de fidélité sur la tête des enfants. Le couple arrive au bout de ces dix ans. Que fait-on avec ce sentiment ?

Et enfin je suis en plein dans l’écriture de ma prochaine pièce !

A plusieurs, de Salomé Lelouch : samedi 07 janvier au Paris des Femmes

 

 

 

De la main tendue au poing digne et levé, les classiques de Luz

« Pour moi, le véritable engagement de l’écrivain est de vous gifler pour vous réveiller.

Pas de vous tenir la main. »

Il y a quelques mois, le dessinateur Luz publiait aux éditions Futuropolis, Ô vous, frères humains, d’après l’œuvre d’Albert Cohen. Un très bel ouvrage en noir et blanc pour dire les ombres et la lumière. Alors que le Musée d’art et d’histoire du judaïsme consacre, jusqu’au 28 mai 2017, une exposition à ce projet, nous avons souhaité interroger Luz sur ses classiques et sa vision de l’engagement. L’ancien dessinateur de Charlie Hebdo nous raconte sa passion pour les auteurs « centripètes », ceux qui construisent de véritables mondes, qu’ils soient suisses ou autrichiens (Thomas Bernhard). Il sera bien sûr aussi question de Charb, de Cabu, mais aussi de Gotlib, Reiser, Balzac ou Honoré Daumier, et du livre comme acte de résistance, mais aussi d’amour et de soutien. L’occasion pour Luz de rappeler que nous sommes tous, quelque part, des « frères humains ».

Un très grand merci à lui.

Luz, quel lecteur êtes-vous, et quel lecteur de classiques êtes-vous ?

Un lent, et un dispersé.  J’ai été un lecteur tardif, un peu dégouté par la lecture imposée, disséquée, à l’école. Un lecteur qui cherche le hasard de la rencontre avec le livre : une librairie perdue dans un coin de rue, une brocante, une amitié. Qui cherche aussi le déclic préalable grâce à la quatrième de couverture, aux premières lignes de l’ouvrage. Et surtout, et c’est un peu bête, grâce à la couverture. L’illustration de couverture, quand il y en avait, a été bien souvent la première porte ouverte à mon imaginaire. Impossible de rentrer dans un livre, si je trouvais la couverture bâclée, pompeuse ou pompière. J’ai donc très longtemps été incapable d’acheter un ouvrage chez J’ai Lu ou au Livre de Poche. Et comme j’avais tendance à lire dans la rue (ça, c’était avant d’être  entourés de flics), la couverture devenait presque un étendard, une prolongation de mes choix littéraires mais aussi graphiques. Je ne comprendrais jamais quelqu’un qui lit dans le train un Levy ou un Musso, non pas seulement à cause de la qualité littéraire mais principalement à cause de ces couvertures criardes et dégueulasse.

Quels classiques constituent vos livres de chevet ?

Par-dessus tout, j’aime les romans ouragans et digressifs, les romans où le lecteur se perd et ne se retrouve qu’à la toute dernière page. Dans ma petite classification personnelle, il y a les romans « centrifuges » comme le Vie et opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne, où l’imaginaire sautille, virevolte, où le lecteur n’est qu’un invité et doit se débrouiller seul pour trouver un sens à la folie du personnage.

Et puis il y a Thomas Bernhard. Tout Bernhard. Un classique moderne, à mon sens. Que je classe parmi les auteurs « centripètes », plus proche du cyclone que de l’ouragan. L’immersion dans le ressassement. Jusqu’à ce que le lecteur soit intellectuellement rincé, et que l’idée maîtresse du livre s’insinue en vous jusqu’à votre moelle, ou vos nerfs. En cela, Oui est, pour ma part, un chef d’œuvre absolu. À chaque relecture, je termine hébété plusieurs jours, sans être capable de lire une quelconque autre ligne. Ni de roman, ni d’article de journaux, ni même 140 signes de tweet. Et croyez-moi, un auteur qui vous nourrit au point de vous empêcher d’aller sur internet, c’est précieux de nos jours.

Cependant en toute honnêteté, depuis quelques mois, mon véritable livre de chevet est mon smartphone. Ça a commencé il y a deux ans : accompagné en permanence par un quarteron d’officiers de police, il m’est assez difficile de flâner dans une librairie. Avoir quelques flics autour de soi qui font semblant de feuilleter des bouquins tout en montrant leur impatience que vous rentriez chez vous le plus vite possible a quelque chose d’absurde dans un lieu de culture comme une librairie. Alors j’ai pris l’habitude de télécharger des livres sur mon portable. Ça a commencé avec Shining Stephen King, loin d’être un auteur classique, mais très répandu en téléchargement. Puis j’ai dérivé vers Lovecraft. « Centripète » dans l’étouffement. Son style circulaire autour du mystère, de la méconnaissance totale de la situation dans laquelle il propulse ses personnages, me fascine. Des centaines de pages de description du « je-ne-sais-pas », et c’est ce « je-ne-sais-pas » qui provoque la terreur chez le lecteur. J’ai depuis deux ans cette terreur du « je-ne-sais-pas », et Lovecraft m’aide à l’appréhender.

Votre travail de dessinateur pourrait nous laisser penser que vous êtes sensible à la charge littéraire, à la dénonciation des vices, ou de la morgue des courtisans, comme de la bêtise bourgeoise et flaubertienne. Y a-t-il des auteurs ou des œuvres classiques que vous associez à votre activité de dessinateur, ou qui constituent même une source d’inspiration ?

C’est un Balzacien qui m’a initié à Thomas Bernhard, le pourfendeur de la bourgeoisie autrichienne. Charb était un dévoreur monomaniaque du romancier de Tours, dont je suis originaire. La plongée dans la petite bourgeoise du XIXeme siècle le fascinait. Quand il m’a lu un jour un extrait de Maître anciens de Bernhard, en particulier une description à hurler de rire de Heidegger, on s’est rendu compte qu’on n’avait pas forcément la même lecture de l’œuvre. Charb y lisait une dénonciation des travers petits-bourgeois, et moi la jouissance de l’auteur dénonçant les travers petits-bourgeois. Quand il m’a prêté Le Père Goriot, bien plus que la critique sociale, c’est le tourbillon balzacien qui m’a happé, son « centrifugisme » réaliste. Alors qu’au contraire, mon plaisir de lecture chez Flaubert, Madame Bovary surtout, a été de me dissoudre dans une œuvre centripète, jusqu’à vivre Emma Rouault de l’intérieur.

Que pensez-vous du travail d’Honoré Daumier, Grandville ou Gustave Doré, que l’on connaît pour leurs caricatures d’écrivains, d’hommes politiques ou de personnages de la littérature ? Vous ont-ils influencé ?

En cas de questionnement sur une nouvelle caricature à effectuer à l’occasion de l’émergence de tel ou tel homme politique, Cabu nous renvoyait toujours à Daumier. Mais pas seulement au caricaturiste. Au peintre aussi, à sa modernité de l’époque. Par ailleurs, je me rappelle d’un jour avoir tourné les pages de la Bible illustrée par Gustave Doré avec Cabu, quelqu’un l’avait amené au journal (Charlie Hebdo) à l’époque. Je découvrais Doré pour la première fois, j’étais époustouflé par les compositions. Cabu enlevait ses lunettes pour s’approcher des pages et détailler la puissance du trait avec gourmandise. Puis on revenait au texte, et on pouffait de rire devant la connerie de ce conte pour enfants que les adultes prennent au sérieux. Mais c’était bien plus l’œuvre de Dubout qui traversait toutes les générations de dessinateur du journal, y compris son travail d’illustrateur de classiques. Je pense à ses hilarantes pleines pages de dessin qui accompagnent le Don Quichotte de Cervantès, la profusion de détails, et surtout les gueules. Putain, la force comique des gueules de brigands ahuris dessinées par Dubout valent toutes les caricatures du monde.

Qui sont vos maîtres à penser en matière de dessin ?

C’est assez difficile de répondre à cette question. Il y aurait plutôt l’idée d’être traversé par l’œuvre de quelqu’un : de bas en haut par Gotlib, de haut en bas par Reiser, de part en part par Willem, Cabu, Gébé, obliquement par Crumb. C’est difficile de le déceler dans mon boulot, mais un de mes plus grand maîtres à dessiner serait plutôt Francis Bacon, en particulier dans ses portraits et autoportraits, son cubisme palpable qui donne à imaginer plus qu’à voir. Peut-être est-ce là une manière d’être traversé tangentiellement. Ou alors c’est juste une œuvre qui me touche aux tripes, or c’est avec elles que j’essaye de dessiner. Je ne sais pas.

En tant que lecteur, êtes-vous sensible à la concision et l’efficacité stylistique, ou à l’inverse préférez-vous « mensonges romantiques et vérités romanesques » ?

En tant que lecteur, j’aime me glisser dans les interstices du livre, dans le non-écrit. Même si j’aime être balloté comme une feuille dans la tempête, j’aime pouvoir trouver ma place dans le livre, même si elle est inconfortable. La concision d’une Agota Kristof ou Jacques Chessex me le permet tout autant que la densité d’un Thomas Mann ou d’un Joseph Roth. Du moment que je ne sors pas du roman indemme.

Selon vous, l’écrivain doit-il s’engager ?

Je ne crois pas que ce soit à l’écrivain de s’engager, mais au lecteur. L’écrivain, quel qu’il soit, propose pendant un certain temps « un pas de côté », comme disait Gébé, au lecteur. Mais c’est au lecteur de l’effectuer, ce pas. Après, il y a les écrivains qui savent vous malmener, vous maltraiter, vous modifier, vous disloquer en tant que lecteur, et les autres, les réconfortants. Pour moi, le véritable engagement de l’écrivain est de vous gifler pour vous réveiller. Pas de vous tenir la main.

Vous avez publié Ô vous, frères humains chez Futuropolis, d’après l’œuvre d’Albert Cohen. Quel regard portez-vous sur l’œuvre de cet auteur et notamment sur Belle du Seigneur ?

Adolescent, j’ai découvert l’œuvre d’Albert Cohen par le biais de Ô vous, frères humain, acheté dans un librairie par hasard, sans passer ni par la case scolaire ni par la case Belle du seigneur.  L’illustration de couverture d’André Verret (un gamin cachant son visage dans des toilettes publiques), et la présentation de quatrième de couverture (« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant. ») m’avaient intrigué. Une claque humaniste et littéraire. Par la suite, je me suis plongé dans le reste de son œuvre. Peut-être était-ce là le début de ma passion pour les auteurs « centripètes » et « centrifuges ». Cohen est, je crois, alternativement les deux. Mangeclous, ou Solal s’éparpillent joyeusement là où Belle du seigneur se rétracte inéluctablement autour des personnages. Une anecdote marrante : j’ai recherché Ô vous, frères humain, le livre de Cohen pour le relire la nuit, baigné dans cette lumière bleuté du smartphone qui me rassure le soir. J’ai trouvé mon adaptation du livre. Il est signé « Albert Cohen et Luz Casal », du nom de la célèbre chanteuse espagnole. Comme quoi il vaut toujours mieux s’informer chez un libraire que sur internet.

PS : Lors de la « promo » de mon adaptation du livre d’Albert Cohen, mon éditeur, Futuropolis, a eu l’excellente idée de faire dans ses locaux deux rencontres avec des libraires de toute la France. Cela compensait mon impossibilité à faire des dédicaces dans les librairies, c’était extraordinaire d’expliquer son livre devant ceux qui chérissent les livres. Le premier soir, autour du fromage et des cacahuètes, j’ai raconté à l’assemblée combien cela me manquait de venir fouiner dans leurs étagères. Le lendemain, pour la seconde rencontre, les libraires s’étaient donnés le mot, et chacun d’entre eux était venu avec un livre à m’offrir. J’en ai eu les larmes aux yeux. Ces mêmes yeux se sont alors jeté sur le plus gros livre d’entre eux : L’art de la joie de Goliarda Sapienza, le récit presqu’autobiographique d’une femme qui prend la décision d’être libre au cœur d’un XXe siècle tragique. Un livre qu’on ne classifierait pas « d’engagé » a priori, mais dont on ressort le poing digne et levé encore aujourd’hui, au XXIe siècle.

 

Pour en savoir plus :

Ô vous, frères humains, Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen, édition Futuropolis, 136 pages, 19 euros

Exposition « Ô vous, frères humains » Luz dessine Albert Cohen, du mardi 6 décembre 2016 jusqu’au dimanche 28 mai 2017 au Musée d’art et d’histoire du judaïsme