Si les arts de la table m’étaient contés (1/2) : les plus belles scènes de repas de la littérature classique

Les scènes de repas sont un thème récurrent de la littérature classique, et ceci notamment à partir du XIXème siècle, grâce à l’essor du réalisme concomitant au développement des arts de la table. Véritable enjeu narratif, lieu d’expression du pouvoir mais aussi de la séduction, le repas est alors essentiellement abordé dans sa dimension nourricière ; les écrivains réalistes décrivant avant tout ce que l’on mange. Le contenu de ce repas révèle l’appartenance des personnages à un milieu social, et la façon dont ce repas est mangé, dégusté, appréhendé, dit bien des choses sur les relations qui unissent les convives.

Mais la scène de repas peut également être appréhendée dans une dimension purement esthétique. L’écrivain s’attarde alors sur les arts de la table, plus que sur les mets savourés. Une attention particulière est accordée aux matières (est-il question de faïence, de cristal, de porcelaine ?), aux couleurs (la table est-elle dressée dans des tons sourds, ou vifs ?) et aux sons (celui des verres en cristal ou des couverts en argent qui s’entrechoquent) ; et c’est à une véritable fête des sens que le lecteur est convié. Retour, sans plus attendre, sur les plus beaux services et les plus belles tables de la littérature classique…

Le service léger et cristallin de La Curée

« Entre ces pièces principales, les réchauds, grands et petits, s’alignaient symétriquement, chargés du premier service, flanqués par des coquilles contenant des hors-d’œuvre, séparés par des corbeilles de porcelaine, des vases de cristal, des assiettes plates, des compotiers montés, contenant la partie du dessert qui était déjà sur la table. Le long du cordon des assiettes, l’armée des verres, les carafes d’eau et de vin, les petites salières, tout le cristal du service était mince et léger comme de la mousseline, sans une ciselure, et si transparent qu’il ne jetait aucune ombre. »

Emile Zola, La Curée, 1872

L’argenterie du baron de Sigognac dans Le capitaine Fracasse

« La cavalcade rentra au château. Un somptueux repas, servi dans la salle où jadis le pauvre Baron avait fait souper les comédiens avec leurs propres provisions, n’ayant rien en son garde-manger, attendait les hôtes, qui furent charmés de sa belle ordonnance. Une riche argenterie aux armes de Sigognac étincelait sur une nappe damassée, dont la trame montrait, parmi ses ornements, des cigognes héraldiques. Les quelques pièces de l’ancien service qui n’étaient pas tout à fait hors d’usage avaient été religieusement conservées et mêlées aux pièces modernes pour que ce luxe n’eût pas l’air trop récent, et que l’ancien Sigognac contribuât un peu aux splendeurs du nouveau. On se mit à table. »

Théophile Gautier, Le capitaine Fracasse, 1863

Le service en faïence du Médecin de campagne

« La table était couverte d’une nappe de cette toile damassée inventée sous Henri IV par les frères Graindorge, habiles manufacturiers qui ont donné leur nom à ces épais tissus si connus des ménagères. Ce linge étincelait de blancheur et sentait le thym mis par Jacquotte dans ses lessives.  La vaisselle était en faïence blanche bordée de bleu, parfaitement conservée. Les carafes avaient cette antique forme octogone que la province seule conserve de nos jours. Les manches des couteaux, tous en corne travaillée, représentaient des figures bizarres. En examinant ces objets d’un luxe ancien et néanmoins presque neufs, chacun les trouvait en harmonie avec la bonhomie et la franchise du maître de la maison. L’attention de Genestas s’arrêta pendant un moment sur le couvercle de la soupière que couronnaient des légumes en relief très bien colorés, à la manière de Bernard Palissy, célèbre artiste du XVIème siècle. »

Balzac, Le Médecin de campagne, 1830

La porcelaine de Sèvres d’Illusions perdues

« Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue. Chevet avait fait le souper, les vins avaient été choisis par le plus fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait son étonnement en homme d’esprit, de cœur et de style qu’il était, selon le mot de Blondet. »

Balzac, Illusions perdues, 1837

Les assiettes à petits fours dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs

« Ils me rappelaient ces assiettes à petits fours, des Mille et une Nuits, qui distrayaient tant de leurs « sujets » ma tante Léonie quand Françoise lui apportait, un jour, Aladin ou la Lampe merveilleuse, un autre, Ali-Baba, Le Dormeur éveillé ou Simbad le Marin embarquant à Bassora avec toutes ses richesses. J’aurais bien voulu les revoir, mais ma grand-mère ne savait pas ce qu’elles étaient devenues et croyait d’ailleurs que c’était de vulgaires assiettes achetées dans le pays. »

Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, 1919

Le dîner aux chandelles de Bel-Ami

« On le fit monter au second étage, et on l’introduisit dans un petit salon tendu de rouge et ouvrant sur le boulevard son unique fenêtre. Une table carrée, de quatre couverts, étalait sa nappe blanche, si luisante qu’elle semblait vernie ; et les verres, l’argenterie, le réchaud brillaient gaiement sous la flamme de douze bougies portées par deux hauts candélabres. Au dehors on apercevait une grande tache d’un vert clair que faisaient les feuilles d’un arbre, éclairées par la lumière vive des cabinets particuliers. »

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885

 

Vous souhaitez en savoir plus sur les scènes de repas dans la littérature ? Découvrez notre interview de Charles Roux, photographe qui reproduit les scènes de repas de la littérature !

Vous souhaitez découvrir d’autres scènes de repas de la littérature, notamment issues de Germinal ou L’Assommoir ? N’attendez plus pour télécharger l’appli Un texte Un jour !

Illustration : photo tirée de la série télévisée Downton Abbey (2010-2015) ©Carnival Films

 

Entre légèreté shakespearienne et horizons sud-africains, l’univers arc-en-ciel de Marie-Hélène Fasquel

« Confronter le réel et les récits littéraires est une approche qui me passionne »

C’est au début de l’année 2017 que le grand public découvre Marie-Hélène Fasquel. Professeur de littérature américaine au lycée Nelson Mandela de Nantes, Marie-Hélène est alors la seule Française finaliste du prestigieux Global Teacher Prize. Le grand public découvre une enseignante passionnée, littéralement habitée par le souci de transmettre et de faire progresser ses élèves, grâce à des méthodes innovantes et des projets ambitieux portés par une énergie sans faille. Plusieurs mois après la finale du Global Teacher Prize, Mare-Hélène publie aux éditions François Bourin L’élève au cœur de sa réussite, dans lequel elle revient évidemment sur cette aventure, mais aussi sur son parcours et ce qui fait la singularité de son enseignement. Elle y apparaît comme une citoyenne du monde, ouverte à toutes les rencontres, toutes les cultures et toutes les littératures, et nous présente la langue anglaise dans sa richesse et sa diversité.

 Ouvrage à la fois humble et extrêmement positif, qui propose des solutions mais invite surtout à suivre son propre chemin professionnel et personnel, L’élève au cœur de sa réussite nous est apparu comme un vibrant plaidoyer pour une profession parfois mal comprise, ou décriée. A quelques jours de la rentrée scolaire, interview d’une enseignante qu’on aurait tous aimé avoir !

Marie, quelle lectrice de classiques es-tu ou as-tu été ?

J’ai toujours lu les classiques, mais de manière sélective, en fait, sans tenir compte des valeurs les plus reconnues. Boris Vian, par exemple, fait partie de mes auteurs fétiches. C’est vrai qu’il vient d’entrer dans la Pléiade. Une consécration. Ce qui a été longtemps critiqué chez Boris Vian, c’est justement ce qui me plaît le plus, son caractère protéiforme et qu’il se soit aventuré dans tous les genres, y compris la musique où il excellait. Je retiendrai Saint-Exupéry, un merveilleux conteur, mort à la guerre, bien que, paradoxalement, jamais vraiment sorti de l’univers de l’enfance. Je reviens bien sûr toujours vers Shakespeare, ce monument, mais au fond, ce que j’aime particulièrement chez lui, ce sont ses œuvres les plus légères, ses contes, qui me font rire, ce qui, comme pour Molière est extraordinaire après tant de siècles passés. L’univers ambigu de Michel Tournier, entre références à l’homosexualité et  aux Evangiles, m’a toujours fascinée. Pour finir je citerai Georges Sand, un écrivain classé pour les enfants, mais si touchant, que (comme Proust) tout le monde y revient tout au long de sa vie…

Y-a-t-il des classiques qui constituent tes livres de chevet ?

Les Rêveries du Promeneur Solitaire de Rousseau, car il y est question de flâneries dans la nature, d’herborisation et c’est l’un des moteurs de ma vie. De plus, le style de Rousseau est tellement beau, et la langue si parfaite ! A la recherche du temps perdu de Marcel Proust reste à portée de main. Je l’ouvre souvent à n’importe quel endroit pour y lire quelques phrases. Les circonvolutions de la langue qui correspondent si bien à l’esprit alambiqué du personnage me fascinent et sont pour moi aussi fortes que la poésie.

Quelles sont les œuvres que tu étudies avec tes élèves et celle dont tu voudrais nous parler plus en particulier ?

Voici les 13 œuvres que mes élèves préparent pour le baccalauréat 2019 (1ère puis terminale) :

  • Une œuvre de Shakespeare : The Tempest
  • De la fiction du 19ème au 21ème siècle : The Scarlet Letter (Nathaniel Hawthorne), The Garden Party and other short stories (Kathryn Mansfield), The Great Gatsby (Francis Scott Fitzgerald)
  • Des pièces de théâtre : Intimate Apparel (Lynn Nottage), Death of a Salesman (Arthur Miller)
  • De la poésie : Emily Dickinson, Rita Dove et Langston Hughes.
  • Des essais, lettres… : Letter from Birmingham Jail (Martin Luther King), Stranger in the Village (James Baldwin)
  • Des œuvres issues de la littérature du monde : The Metamorphosis (Franz Kafka), Disgrace (John Maxwell Coetzee), interpreter of maladies (Jhumpa Lahiri).

 Il y aurait beaucoup de choses à dire sur toutes ces œuvres, mais je vais me contenter de dire un mot de interpreter of maladies de Jhumpa Lahiri, un texte encore peu connu en France et intéressant à bien des égards, car il évoque un thème qui concerne à plus ou moins grande échelle tous les pays : l’acculturation. D’origine indienne, l’auteure vit aux Etats-Unis, et de ce fait, ne se sent jamais véritablement chez elle nulle part ; et ce déchirement, cette fracture définitive, sont très bien décrits dans son œuvre, recueil de nouvelles, qui a obtenu le prix Pulitzer. Par ce biais, il est intéressant d’étudier avec les élèves les problèmes soulevés par le multiculturalisme de la société américaine. Confronter le réel et les récits littéraires est une approche qui me passionne et que j’utilise fréquemment (en faisant appel à des collègues des pays dont j’analyse les œuvres et en organisant des projets avec leurs élèves par exemple).

Pourquoi as-tu choisi une œuvre de Coetzee ?

Mon lycée s’appelle Nelson Mandela et de ce fait j’ai eu envie de rendre hommage à l’Afrique du Sud. Ce qui a été facilité par l’arrivée en 2014 d’un assistant sud-africain, Gareth. Coetzee est l’auteur de ce pays que j’admire le plus. Il n’est pas facile à étudier car les sujets qu’il aborde sont très durs mais il est remarquablement efficace et ses textes sont proches de la réalité. Disgrace, notamment, nous fait partager les nombreuses difficultés traversées par le peuple arc en ciel après l’Apartheid. On peut y trouver de multiples références culturelles, en particulier à Lord Byron, ce qui permet d’approfondir la thématique principale de l’œuvre. L’importance de la symbolique, des images, le point de vue, tout dans Disgrace est source de réflexions. En revanche, bien qu’il soit aussi d’un grand intérêt, je n’ai pas pu étudier avec des lycéens, Waiting for the Barbarians, un livre du même auteur,  fort mais très cru, puisqu’il a pour sujet central : la torture.

On imagine que la littérature anglo-saxonne est contrastée et que la littérature australienne est différente de la littérature sud-africaine, ou néo-zélandaise. Pourrais-tu nous en donner un rapide aperçu ?

En effet, les styles mais surtout les sujets traités sont aux antipodes les uns des autres : l’Australie et la Nouvelle Zélande ont des littératures très marquées par les Maoris et leur culture mais aussi par leur héritage anglais. La littérature sud-africaine actuelle est de son côté essentiellement axée sur les problèmes sociaux.

Quels auteurs conseillerais-tu à quelqu’un qui souhaiterait découvrir la littérature anglo-saxonne ?

Je conseillerais (mais c’est très personnel bien sûr) : Oscar Wilde, Paul Auster, Arthur Miller, Ian McEwan, Jhumpa Lahiri, Langston Hughes.

Je fais souvent rire mes élèves quand je leur présente une œuvre comme l’une de mes préférées, car au fond, j’en ai beaucoup de préférées !

Tu publies aux éditions François Bourin L’élève au cœur de sa réussite, dans lequel tu reviens sur ton parcours professionnel et témoignes de ta passion pour l’enseignement. Selon toi, qu’est-ce que qu’apporte l’étude de texte littéraire à l’enseignement d’une langue ?

Depuis que j’ai moi-même (modestement) écrit quelques livres, j’ai pu mesurer à quel point l’écriture d’un livre représente une somme intense de réflexions. Quelques pages lues en quelques minutes sont souvent le résultat de plusieurs jours de travail.Ce phénomène, je n’étais pas sans l’ignorer, mais maintenant je l’ai vécu, ressenti. C’est tout autre chose ! Etudier un livre, c’est donc, selon moi,  étudier un condensé, une pensée, des mots, qui ont été  choisis et travaillés. Voilà ce qui fait la richesse d’une œuvre par rapport au langage parlé ! Et voilà ce qui fait l’intérêt d’étudier la littérature, et ce, au fond, quelle que soit la langue… 

As-tu d’autres projets d’écriture ?

Depuis toujours j’écris en tandem avec mon mari Thierry Erhart qui a collaboré à L’élève au cœur de sa réussite. Une dystopie, Le Feu Secret, est d’ores et déjà prête pour l’édition. Mon plus grand souhait est que l’aventure continue, cette fois,  sur le chemin de l’imaginaire !

Pour en savoir plus :

Le peuple arc-en-ciel (ou «Rainbow nation ») désigne le peuple sud-africain dans sa volonté du vivre-ensemble, dépassant les tensions raciales.

La page Facebook L’élève au cœur de sa réussite : https://www.facebook.com/mhfasquel/

Le blog professionnel de Marie-Hélène Fasquel : http://sharingteaching.blogspot.fr/