Fictitious Feasts ou le festin de Charles Roux

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« Avant d’être un créateur, je suis avant tout un lecteur. »

Il y a quelques semaines, je découvrais par hasard l’incroyable travail de Charles Roux. Ce photographe s’est mis en tête de recréer les scènes de repas de la littérature, à travers un projet intitulé Fictitious Feasts. De Jane Eyre au Petit Chaperon rouge en passant par L’Amour au temps du choléra, chacune de ses photos est un bijou de précision, une symphonie de couleurs, et surtout nous replonge à la perfection dans les œuvres citées.

Il nous fallait interviewer Charles pour en savoir plus sur le projet qu’est Fictitious Feasts.

Charles, vous êtes devenu photographe après avoir notamment fait des études de littérature et votre travail a déjà été exposé dans plusieurs galeries dans le monde, de Berlin à Sydney en passant par Paris. Pouvez-vous rapidement vous présenter à nos lecteurs ?

J’ai fait des études de littérature à l’Université Paris X, dans le cadre de deux licences en LLCE (Langues, Littératures et Civilisations Etrangères), en Anglais et Espagnol, que j’ai effectuées par correspondance, alors que j’étais encore en école de photographie, entamée à 18 ans après un Bac Littéraire. Je poursuis mes études, pour le plaisir d’apprendre, en Master de Littérature Anglo-Saxonne ainsi qu’en Licence de Philosophie. Toujours par correspondance, puisque mon métier de photographe me prend beaucoup de temps.
J’ai pu exposer mes travaux, notamment Fictitious Feasts, à l’étranger, et un peu à Paris, et la plupart étaient collectives ou faisant partie d’un festival. D’autres expositions, personnelles, sont en projet pour les mois à venir.  La photographie m’est venue assez tardivement, vers l’âge de 17 ans, sans doute en continuité de ma pratique du dessin et de la peinture, que j’ai encore. Il se trouve que la photographie me convient mieux pour beaucoup de points, et avant tout celui de mêler avec la réalité. J’aime avant tout créer des histoires et des ambiances, et le medium photographique est un pont entre réalité et fiction tout à fait intéressant.

Pouvez-vous nous parler plus précisément de Fictitious Feasts ? Tout d’abord, comment l’idée est-elle née ?

D’abord je m’intéressais à la littérature, avant tout. Le motif de la nourriture ne m’a frappé qu’après un certain temps, au moment où j’ai découvert que j’affectionnais particulièrement la photographie de nature morte. Mes premiers travaux de commande ont d’ailleurs été des natures mortes (maroquinerie, luxe, culinaire…).
Quand l’idée m’est venue, j’étais dans ma chambre, et j’ai jeté un œil à ma bibliothèque, sur le mur d’en face de mon bureau, et certains titres m’ont sauté aux yeux. Le motif littéraire de la nourriture m’a posé question, et m’a inspiré assez vite. En lisant, je me représente mentalement et visuellement beaucoup de choses, autant les dialogues que les descriptions narratives.

Comment choisissez-vous les œuvres, et donc les plats que vous photographiez ? Partez-vous d’une description particulièrement précise, ou d’un livre que vous aimez ?

Je choisis d’abord des livres que j’ai aimé lire. Et dans lesquels se trouvent une scène ou une récurrence, relativement importantes, à propos de la nourriture. Mais ça ne suffit pas. Il faut que ça aie un intérêt. Que la nourriture aie une force symbolique, métaphorique, narrative, iconique parfois. Ainsi les madeleines, le tea party me sont venus à l’esprit immédiatement. Ensuite ma sélection de titres s’est élargie à mesure de mes recherches. J’ai aussi lu des thèses universitaires, des ouvrages de critique littéraire, etc.
Mais j’ai tout lu, bien sûr. Avant d’être un créateur, je suis avant tout un lecteur.

Comment le travail en amont, avant les prises de vue, s’est-il effectué ?

Chacune des photos a sa petite histoire. J’ai lu et relu les livres, dans leur langue originale quand je le pouvais, et j’ai pris beaucoup de notes. J’ai ensuite listé des livres, objets, aliments, recettes… Je me suis documenté pour m’imaginer les choses avec plus de précision et d’acuité. Ce qui était plus facile pour des livres riches en descriptions (Proust, Wolf, Flaubert, Brontë…) mais je me suis davantage amusé à réimaginer les choses, à ma manière, dans des livres plus obscurs (Beckett, Salinger…). Le manque de descriptions laisse plus de liberté créative.

Arrivez-vous facilement à trouver les lieux dans lesquels vous réalisez les photos, et les accessoires représentés ?

Je voulais pour chaque photo un décor réel, pas de création en studio. La plupart des photos sont faites en lumière naturelle (soleil et/ou feu), mais dans certains cas, j’ai dû utiliser du matériel d’éclairage. Accordant de l’importance au détail, j’ai fait attention à ne jamais réutiliser le même accessoire dans deux photos différentes. J’ai donc des dizaines de fourchettes dépareillées chez moi. Aussi, je n’ai pas voulu faire répéter un plat (l’Apple pie revient souvent, dans la littérature américaine), ou un auteur (Proust et Nothomb sont prolifiques au sujet de la nourriture).

Pour Alice’s Adventures in Wonderland par exemple, j’ai cherché pas mal de vaisselles différentes, pour créer un excès de formes et de couleurs, renforcer le côté loufoque de la scène, tout en conservant une tradition de la vaisselle anglaise, que j’ai empruntée à de la famille ou achetée dans des boutiques second-hand en Ecosse. Outre la préparation des divers gâteaux, c’est le placement de chaque objet qui était difficile, pour que cela puisse paraître naturel malgré tout. Il se trouve que j’étais pressé par le temps (aussi bien la météo que l’horaire), et j’ai fait pas mal de photos en bougeant des trucs sans arrêt, en voulant faire le tri plus tard. Finalement, c’est la toute première photo qui convient le mieux, avec le placement instinctif des éléments sur la table !

Vos photos nous replongent très facilement dans l’atmosphère des œuvres. Comment cette magie opère-t-elle ?

Chacune de ses photos a une histoire derrière leur réalisation, mais derrière chaque livre et chaque scène alimentaire, j’ai voulu non seulement m’intéresser à un passage du livre, mais aussi à son intégralité. J’ai pris le parti d’une lecture métaphorique du motif littéraire de la nourriture, comme je le disais plus haut. Mais j’ai voulu créer une ambiance propre à chacune, avec différents codes et différents symboles. Pour exemple, Vipère au Poing, par Hervé Bazin : on se souvient tous de l’abominable mère, « Folcoche ». Elle est présente ici par plusieurs détails visuels : le sang sur la fourchette (qui est mon propre sang), en référence à la scène durant laquelle l’attitude à table de son fils, le narrateur, ne lui convient pas et elle lui plante la fourchette dans la main; il y a l’assiette de haricots rouges « dont nous gavait économiquement notre mère », et ces fleurs, les Hortensia, symbole à la fois de vanité et d’amour, que j’ai choisi d’avoir flétries, fanées. Enfin, un clin d’œil personnel à l’onomastique : un bol de bouillon, se rapportant au surnom « Brasse-Bouillon » du narrateur. Le tout dans une ambiance boisée assez sobre et mélancolique, avec des pieds de table en rondeur, qui m’évoquaient un serpent s’enroulant autour d’un bâton. Cette rondeur se répète dans les dorures abîmées du vase. C’est un exemple parmi beaucoup d’autres, mais j’ai tenu à enrober chaque scène de sa propre histoire, en veillant aux détails.

Après Fictitious Feasts, pourriez-vous un jour réaliser une série de portraits de héros littéraires, ou une autre série en rapport avec la littérature ?

Je pourrais bien m’intéresser à la littérature sous un autre angle. Je suis si habité par celle-ci. Mais j’ai besoin de temps avant de me consacrer à nouveau sur ce sujet. J’aime passer par plusieurs univers, et bien que je prends plaisir à étoffer Fictitious Feasts , c’est un travail assez fatiguant mentalement.
Des portraits de héros littéraires, pourquoi pas. Je me suis attelé par ailleurs à une série de peintures à l’aquarelle et à l’encre sur des portraits de personnages de livres de fiction. Mais c’est un projet tout à fait différent, que je distingue assez nettement de mon métier de photographe.
Pour ce qui est de mes projets photographiques, j’ai aussi besoin de passer à autre chose. Mon projet principal s’axe sur les forêts du monde entier qui sont habitées par des esprits, des légendes. C’est un travail au long cours, qui me fera voyager, mais me demandera sans doute plusieurs années.

Fictitious Feasts donnera-t-il lieu à un livre ?

J’ai le souhait très vif de faire de Fictitious Feasts un livre ! Il y a du sens à faire un livre d’un projet sur les livres. Je suis encore à la recherche d’un éditeur.

Pour en savoir plus sur le travail de Charles Roux : http://www.charlesroux.com/

Crédits photographiques : Alice’s Adventures in Wonderland and Through the Looking-Glass by Lewis Carroll. ©Charles Roux

 

 

 

 

 

Sarah Sauquet

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