De la page blanche à l’écran noir, dix adaptations de classiques au cinéma

La récente et première adaptation du roman Martin Eden au cinéma (le film de Pietro Marcello, avec Lucas Marinelli dans le rôle-titre, sort le 16 octobre 2019 en France) m’a donné envie  d’évoquer les liens entre littérature et cinéma, à travers l’évocation de plusieurs adaptations de classiques qui me semblent particulièrement réussies.

De Paul Guimard à Claude Sautet, le cas des Choses de la vie

Comme souvent, cette liste est totalement subjective mais j’aime à penser qu’une adaptation réussie n’est pas qu’un « copier-coller de l’œuvre», et que s’emparer d’un classique de la littérature pour l’adapter au cinéma implique d’une faire une véritable œuvre cinématographique, et non littéraire. Le cinéaste doit réellement donner sa vision de l’œuvre, l’interpréter en langage cinématographique (à travers des choix de mises en scène, lumière, point de vue, rythme et montage), quitte à ne pas être entièrement, totalement fidèle au roman. Un des exemples les plus frappants de ce parti-pris cinématographique se trouve peut-être dans l’adaptation, très réussie, qu’a fait Claude Sautet du roman Les Choses de la vie de Paul Guimard. J’ai d’abord vu le film, dans lequel on suit la vie d’un homme, dans son cours normal, avant un accident de voiture, qui nous est annoncé, succinctement par quelques prolepses. J’ai, bien des années après, lu le roman qui m’a semblé très différent, et dans lequel le héros avait un accident, et revoyait sa vie en flash-back. J’ai plus tard lu dans Sautet par Sautet de Dominique Rabourdin et N. T. Binh que Claude Sautet et Jean-Loup Dabadie, son scénariste, avaient eu l’idée de « retourner l’œuf de colomb », et donc de changer totalement la structure et la chronologie du roman. Le film, remarquable, est à mon sens plus réussi que le roman. Selon moi, Sautet a tiré un film inoubliable d’un roman qui l’était beaucoup moins. Peut-être que ce roman relevait davantage, en fait, de cinéma que de littérature, ou que Sautet avait une vision tellement personnelle, et forte de ce livre, qu’il se devait de nous la transmettre via le langage qu’il maîtrisait le mieux – le cinéma.

Michel Piccoli et Romy Schneider dans Les Choses de la vie

Pourquoi adapter une œuvre littéraire au cinéma ?

Il y a plusieurs façons de s’inspirer d’une œuvre littéraire pour en faire un film. On peut adapter, de façon entière et délibérée une œuvre littéraire, ou  alors simplement s’inspirer d’une œuvre littéraire, comme le fait par exemple John Ford dans La Chevauchée fantastique, qui reprend quelques éléments de l’intrigue de Boule de suif sur fond de western, ou Gérard Oury dans La Folie des Grandeurs, film librement inspiré de Ruy Blas.

Bien souvent, tout part du désir d’un cinéaste de donner sa vision d’une œuvre qu’il a aimée. Quand il s’agit de l’adaptation d’un ouvrage récent, il peut s’agir d’adapter un grand succès de librairie (The Reader de Stephen Daldry est par exemple l’adaptation du roman Le Liseur, de Bernhard Schlink), et on peut dire aujourd’hui que l’adaptation pour le cinéma ou la télévision est la suite logique de n’importe quel grand succès de librairie. Quand bien même l’adaptation serait décevante, celle-ci relance toujours la lecture, fera venir des spectateurs en salle, et s’appuyer sur un grand succès éditorial ne peut que rassurer un producteur.

Lorsqu’il s’agit d’un classique, les motivations peuvent être légèrement différentes. Le cinéaste peut vouloir faire redécouvrir un classique, donner sa propre vision de l’adaptation (quand l’œuvre a déjà été adaptée), mettre en scène une vedette dans un projet particulier, ou se lancer et relever un défi : celui d’adapter un classique a priori inadaptable, un classique que personne n’a adapté avant lui. Comment traduire, en langage cinématographique, l’amour fou entre Ariane et Solal, le nénuphar dans le corps de Chloé, ou l’odorat de Jean-Baptiste Grenouille ? Longtemps jugés inadaptables, Belle du Seigneur d’Albert Cohen, L’Écume des jours de Boris Vian ou Le Parfum de Patrick Süskind ont finalement été adaptés au cinéma. En revanche, on attend toujours l’adaptation de Voyage au bout de la nuit ou d’Ulysse !

Les contraintes de l’adaptation

Rappelons-le, une adaptation implique avant tout un travail sur le scénario. Y aura-t-il un narrateur ? Quel point de vue va-t-on adopter ? Comment suggérer et ne pas verser dans la tentation de tout dire ? Faut-il faire des ellipses ? Doit-on respecter la chronologie et le rythme du récit ou doit-on en changer ?

Le scénariste et son réalisateur peuvent aussi choisir de situer leur adaptation à une autre époque que celle de l’œuvre littéraire. Alors que le roman de Daphné du Maurier Ma cousine Rachel se situe au XXème siècle, la récente adaptation de Roger Michell, avec Rachel Weisz dans le rôle-titre, se situe au début du XIXème siècle. Les Liaisons dangereuses de Laclos a donné lieu à plusieurs adaptations situées à des époques différentes. Celle de Roger Vadim avec Brigitte Bardot se situe en 1960 ; celle de Roger Kumble, avec Sarah Michelle Gellar et Reese Witherspoon, Sexe intentions, se situe à la fin des années 1990. Le casting est également un aspect fondamental de l’adaptation.

Arrêt sur quelques adaptations


Une vie de Stéphane Brizé, 2016

Cette adaptation audacieuse et courageuse est un véritable bijou ! En misant sur l’ellipse, en passant sous silence certains passages cruciaux du roman, Stéphane Brizé crée une œuvre tout en intériorité qui ne cesse d’attiser la curiosité du spectateur. L’attention portée aux costumes et aux détails, les baguenauderies de Clotilde Hesme (Gilberte de Fourville)  qui n’est pas entravée dans un corset confèrent un aspect totalement intemporel au film.

La Normandie est magnifiée grâce à la photographie et les acteurs sont parfaitement choisis. Yolande Moreau et Jean-Pierre Darroussin sont les parents dépassés de Jeanne, Swann Arlaud est un Julien tout en froideur contenue, et Judith Chemla est une héroïne romanesque et meurtrie mais tout sauf pathétique.

Swann Arlaud et Judith Chemla dans Une vie

Les Misérables de Tom Hooper, 2013

Plus qu’une adaptation du roman, le film de Tom Hooper est une adaptation de la comédie musicale d’Alain Boublil     et Claude-Michel Schönberg. Si j’ai dû m’habituer, dans les premières minutes du film, à voir Jean Valjean, Javert ou Fantine chanter, j’ai été emportée par la somptuosité des décors (il faut voir la scène inaugurale du bagne) et le souffle épique qui traverse ce film. Il s’agit là d’une grosse machine, d’un divertissement spectaculaire et parfois grandiloquent, mais si vous aimez les comédies musicales, ne boudez pas votre plaisir. À noter que Sacha Baron Cohen et Helena Bonham Carter campent des Thénardier particulièrement réjouissants.

Fantine

Anne Hathaway dans Les Misérables

Gatsby le Magnifique de Baz Luhrmann, 2013

Moi qui n’aimais pas le roman de Fitgerald, je l’ai relu juste après avoir vu l’adaptation de Baz Luhrmann. Le film m’avait tant plu que je m’étais dit que j’avais dû manquer quelque chose, ne pas tout comprendre au roman. Aujourd’hui, je demeure hermétique au roman, mais je me dis que Baz Luhrmann, en m’incitant à relire le livre, a totalement rempli son pari !

Voir le film de Luhrmann, c’est s’imprégner d’une esthétique flamboyante, admirer des décors baroques et colorés, accepter les  audaces formelles et anachronismes musicaux. J’aime ce film car j’aime à croire que l’atmosphère des Roaring Twenties y est parfaitement rendue. Si le choix de Carey Mulligan en Daisy me surprend toujours un peu, je trouve que Leonardo DiCaprio et Tobey Maguire sont extrêmement convaincants. Ce Gatsby a peut-être moins d’âme que celui de Jack Clayton avec Robert Redford, mais, qu’il est efficace !

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Leonardo DiCaprio dans le rôle de Gatsby

Orgueil et préjugés de Joe Wright, 2012

Le film de Joe Wright est à l’image de sa bande-annonce : extrêmement réussi ! Grâce à des acteurs de haut vol et dont on sent le plaisir, à chaque minute (Donald Sutherland en tête), Joe Wright réussit à restituer tout l’esprit et l’ironie délicate du roman de Jane Austen. L’interprétation est enlevée, la bande originale sert la dramaturgie et le film alterne avec bonheur scènes comiques et dialogues plus intimistes. L’alchimie entre les cinq sœurs Bennet (Keira Knightley, Rosamund Pike, Jena Malone, Carey Mulligan, Talulah Riley) fonctionne à merveille et Brenda Blethyn campe une Mrs Bennet parfaite.

Jena Malone, Rosamund Pike, Talulah Riley, Carey Mulligan, Keira Knightley, Brenda Blethyn dans Orgueil et préjugés

La Reine Margot de Patrice Chéreau, 1994

« Bienvenue dans la famille ; tu verras, c’est une famille un peu spéciale ». Ces mots, ce sont ceux que glisse, perfide, le duc d’Anjou (Pascal Greggory) à l’oreille d’Henri de Navarre (Daniel Auteuil), juste avant son mariage avec Marguerite de Valois. Et si le film commence par un mariage, somptueux, il n’y sera question de que de mort et de violence. Dès les premières minutes du film, la tension entre huguenots et catholiques est palpable. La Reine Margot est un film hors-norme, charnel et écarlate (le rouge y prend toute place), pareil à un tableau, qui dévoile sans retenue les massacres de la Saint-Barthélémy et présente les Valois, un peu comme des Corleone. Le casting, international, est époustouflant et s’il convoque les habitués de Chéreau (Pascal Greggory, Jean-Hugues Anglade, Vincent Pérez) il sait sortir du cadre et nous offrir de très belles surprises (Miguel Bosé, en Henri de Guise, Virna Lisi en Catherine de Médicis, Jean-Claude Brialy en Coligny).

Alors que le roman évoque avant tout le personnage de La Môle, huguenot, et sa relation avec le catholique Coconas, Patrice Chéreau et Danièle Thompson choisissent d’investir le vide laissé par Dumas pour créer une Margot omniprésente, à la hauteur du mythe qu’est alors Isabelle Adjani.

Une adaptation extrêmement personnelle, réussie, qui a totalement revisité les films en costumes, et sans laquelle la trilogie consacrée à la reine Elizabeth, avec Cate Blanchett, n’aurait peut-être pas vu le jour.

Cyrano de Bergerac, Jean-Paul Rappeneau, 1990

Auréolé de nombreux prix (10 Césars, 1 Oscar, 4 Bafta, 1 Golden Globe, 1 prix d’interprétation à Cannes pour Gérard Depardieu), Cyrano de Bergerac est une adaptation qui a su apporter densité et souffle au texte d’Edmond Rostand. Tourné en décors naturels, enrichi de plusieurs scènes qui ne figurent pas dans la pièce, le film  tire parfaitement parti des possibilités qu’offre le cinéma, comme en témoigne, pour ne citer qu’elle, la scène de la tirade du nez. Si Gérard Depardieu est magistral dans le rôle-titre, Vincent Pérez (Christian), Anne Brochet (Roxane), Jacques Weber (de Guiche) ou le regretté Philippe Volter (Valvert) soutiennent aisément la comparaison et offrent une autre lecture de ces seconds rôles.

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Philippe Volter et Gérard Depardieu dans Cyrano de Bergerac

La gloire de mon père et Le château de ma mère d’Yves Robert, 1990

« Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers ».  Est-ce la voix de Jean-Pierre Darras qui nous récite, tel un poème, le roman de Pagnol ? Est-ce la symphonie des cigales qui accompagne la musique de Vladimir Cosma ? Est-ce la langue de Didier Pain, qui roule « les R comme un ruisseau roule de graviers » ? Les deux adaptations des Souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol sont une réussite totale, restituant parfaitement la magie de l’écrit sans ne jamais tomber dans l’hagiographie ni la mièvrerie.

Le casting, judicieux, convoque des acteurs rares, mais parfaitement dirigés : Thérèse Liotard est la tante Rose, Nathalie Roussel est une Augustine à fleur de peau. Quant à Didier Pain et Philippe Caubère, ils ont l’élégance d’habiter leurs personnages sans ne jamais les écraser.

Le choix d’un narrateur, d’un Pagnol adulte qui nous lirait des extraits du roman et replongerait dans ses souvenirs, était audacieux, et tout sauf évident pour une adaptation cinématographique. Dans ce cas précis, c’est une franche réussite.

Victorien Delamare, Julien Ciamaca, Nathalie Roussel et Philippe Caubère dans Le château de ma mère

 

Barry Lindon, Stanley Kubrick, 1975

Comment retracer les splendeurs et misères de l’impossible Redmond Barry de Barryogue, cet éternel imposteur qu’un indéfectible orgueil mêlé d’une inconscience juvénile conduit au plus étonnant des destins ? Si l’œuvre de Thackeray nous dépeint un héros menteur, vaniteux et si préoccupé de sa personne qu’il en devient franchement drôle (on rit vraiment beaucoup à la lecture de ce roman picaresque !), le film de Stanley Kubrick choisit de se concentrer sur l’envers du décor, et la cruauté de la farce qui se joue sous nos yeux ébahis. Les décors et la photographie sont magnifiques, et ont résisté au temps. En choisissant le dépouillement, en suggérant plutôt qu’en disant, en atteignant la maîtrise technique qu’on lui connaît, Kubrick atteint à l’universel, et nous rappelle que l’homme est toujours rattrapé par ses passions.

Ryan O’Neal et Marisa Berenson dans Barry Lyndon

Le Comte de Monte-Cristo de Robert Vernay, 1954

Difficile de choisir parmi les nombreuses adaptations du roman d’Alexandre Dumas. Celle de Robert Vernay, avec Jean Marais dans le rôle-titre, m’a profondément marquée. François Truffaut n’aimait pas cette adaptation qui prend des libertés avec le roman, et comporte quelques anachronismes (on pense notamment à une scène dans laquelle Edmond Dantès se fait passer pour Honoré de Balzac…) mais le casting, européen et notamment franco-italien, est remarquable, et le rythme parfaitement tenu.

Certains personnages sont volontairement comiques, et des plus sympathiques (je pense notamment à Daniel Cauchy en Andréa Cavalcanti, l’enfant abandonné de Noirtier de Villefort, ainsi qu’à Paolo Stoppa, qui joue Bertuccio) ; tandis que d’autres suscitent, presque malgré eux, sympathie et sourire. Par sa présence tranquille, le comte de Monte-Cristo ne fait que rehausser le ridicule de Noirtier de Villefort (Noël Roquevert) et de Fernand Mondego (Roger Pigaut) et c’est un grand sourire aux lèvres que je regarde à chaque fois ce film. Un divertissement drôle et émouvant, du grand spectacle à l’ancienne doté, selon moi, d’un charme irrésistible.

 

Jean Marais dans Le Comte de Monte-Cristo

Autant en emporte le vent de Victor Fleming, 1939

Voilà l’exemple typique du film qui contribue à l’accès d’une œuvre littéraire au statut de mythe. Moins de trois ans après la sortie du roman, le producteur David O. Selznick en achète les droits. Selznick impose Vivien Leigh (alors inconnue…), choisit de tourner en Technicolor et de gommer l’idéologie sudiste et raciste véhiculée au sein du roman (Margaret Mitchell y présente les noirs comme des êtres inférieurs). Au-delà du portrait d’une capricieuse Belle du Sud (« Southern Belle »), le film, spectaculaire, lyrique et romanesque, sacralise un Sud chevaleresque, qui se relève de tout, et considère l’esclavage comme un système pérenne et bon. Le film d’une durée de 3h30  s’apparente à une succession de tableaux, et chaque grande époque est incarnée par une dominante de couleurs (on passe du vert au noir en passant par le rouge et le marron). Le film remporta 10 récompenses aux Oscars.

Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent

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Illustration : Daniel Auteuil et Isabelle Adjani dans La Reine Margot (Patrice Chéreau, 1994)

 

Sarah Sauquet

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