Bertrand Dicale ou Les Chansons d’abord

« Quand vous ouvrez un livre, vous rentrez dans le livre. La chanson, c’est elle qui vient dans votre vie, elle passe à l’intérieur du corps et vous attrape. La chanson est érotique. Un livre non. »

Certaines rencontres vous font parfois voyager loin dans vos souvenirs musicaux, littéraires et cinématographiques, tant la passion et l’érudition de votre interlocuteur sont manifestes. Bertrand Dicale est de ceux-là ! Alors que le journaliste, après un mémorable Tout Gainsbourg, publie le Dictionnaire amoureux de la chanson française (éditions Plon), il nous accordé un entretien au cours duquel il sera aussi bien question de Bobby Lapointe et Jean Ferrat que de Huysmans ou de Philippot le Savoyard ! Une interview à lire et à accompagner de chansons (réécoutez le magnifique « Taka, takata » de Joe Dassin). Parce que, comme le disait Fanny Ardant dans La Femme d’à côté : « J’écoute uniquement les chansons, parce qu’elles disent la vérité… plus elles sont bêtes, plus elles sont vraies. »

Bertrand, quel lecteur êtes-vous et notamment quel lecteur de classiques êtes-vous ?

J’aurais tendance à dire que depuis que j’écris, je continue à beaucoup lire, mais je lis de manière utilitaire, et je ne lis quasiment plus de fictions, à l’exception des livres des copains ou des livres dont j’ai besoin. J’ai eu par exemple un projet sur Audiard qui m’a fait lire plus de polars français que j’en ai jamais lus dans ma vie ! C’est un phénomène dont j’étais conscient, auquel j’étais préparé à force d’avoir interviewé beaucoup d’auteurs auparavant  – quand on écrit on ne lit plus de la  même façon – mais je regrette de ne plus avoir cette candeur du lecteur. Cette candeur a complètement disparu.

J’étais en tout cas un lecteur compulsif, de même que je suis devenu un écriveur compulsif. Je tiens d’ailleurs à dire que je ne suis pas écrivain, et cette distinction, je la dois à un livre découvert en sixième, et que j’ai relu beaucoup plus tard et beaucoup mieux, le Molière de Jacques Audiberti, dans lequel Audiberti distingue l’écrivain, l’écriveur et la personne écrivante. Je ne suis pas écrivain, je n’ai aucun talent d’écrivain, mais j’écris beaucoup.

Je lisais énormément, j’ai lu beaucoup de choses trop tôt, du genre Roland Barthes en cinquième, des choses que je ne comprenais pas forcément mais qui ouvraient l’esprit. Ma mère était une lectrice compulsive et chez moi on lisait de tout, y compris de la littérature populaire. Et c’est grâce à un roman populaire que j’ai eu accès à Huysmans ! J’ai découvert Trois sucettes à la menthe de Robert Sabatier, et dans Trois sucettes à la menthe, le cousin d’Olivier, Marceau, lit A rebours de Huysmans. Et donc très jeune, j’ai lu A rebours de Huysmans ! Et ça a fait exploser le dictionnaire ! C’était une fête de mots absolument fascinante, une sorte d’épiphanie esthétique qui m’a beaucoup marqué.

Vous compreniez ce que vous lisiez ?

Non, pas tout, et je dis d’ailleurs à mes enfants qu’on n’a pas besoin, toujours, de comprendre pour lire. De même en musique. Vous comprenez Rihanna, avec ses paroles en anglais et ses allusions ? Vous comprenez la Cinquième Symphonie de Beethoven ? Non, et pourtant on les écoute !

J’ai donc plusieurs souvenirs de lecture, je pense à Paludes et aux Nourritures terrestres de Gide que j’ai lu coup sur coup qui, quand j’étais jeune, n’étaient pas considérés comme des classiques. A la même époque, en seconde, j’ai découvert Les Chants de Maldoror. Je trouvais ça très joli mais je n’y comprenais rien, et comme à l’époque j’écoutais beaucoup de free jazz, je disais « Les Chants de Maldoror, je trouve ça très free jazz ! »

J’ai en tout cas toujours eu un rapport très évident aux classiques, à la langue française classique. J’étais par exemple en primaire quand est sorti chez un éditeur un peu chic La Chanson de Roland. C’était une édition luxueuse, avec des reproductions de la tapisserie de Bayeux, et pour moi c’était un western, c’était fascinant ! J’étais môme, j’habitais aux Antilles et lorsque je me promenais dans les montagnes de Guadeloupe, j’avais l’impression d’une évidente cohésion spatio-temporelle entre La Chanson de Roland et ce que je vivais.

Et je crois que la littérature classique est, pour moi, un truc capable de susciter chez moi des émotions exceptionnelles, vraiment très fortes, et encore aujourd’hui j’ai parfois des bouffées romanesques qui me reviennent. Germinal que j’ai lu à quatorze ans m’a provoqué cet effet-là.

Êtes-vous issu d’une famille de lecteurs ? Comment avez-vous attrapé le virus de la lecture ?

Comme je le disais, ma mère lisait beaucoup, mais je crois que ma famille avait, plus encore que le goût de la lecture, la délectation pour la langue française. D’abord parce que nous sommes antillais, parce qu’on a aux Antilles un rapport à la noblesse de la langue française que l’on n’a pas ici. La langue est pour nous une conquête, c’est une langue dont nos ancêtres se sont emparés, et c’est la langue de la liberté. Mon père qui est né extrêmement pauvre au début des années 30 connaît, alors qu’il a quitté l’école à douze ans, des dizaines de poèmes par cœur, et nos trajets en voiture étaient rythmés par ces poèmes. C’est d’ailleurs grâce à « La Légende de la nonne » de Hugo que j’ai découvert Brassens !

Je n’ai en tout cas jamais essayé de combler des lacunes, jamais cherché l’ordre, mais j’ai lu beaucoup de classiques abrégés, puisqu’il y en avait beaucoup dans la maison de ma grand-mère en Auvergne. J’ai lu tout Simenon, tout les Rougon-Macquart, mais je n’ai pas lu tout Balzac.

En parlant de Simenon, trouvez-vous qu’il est sous-évalué en France ?

Simenon n’est pas un styliste comme Balzac, certes, mais Simenon est efficace, il raconte très bien, et surtout j’ai beaucoup appris sur l’humanité dans Simenon. Simenon c’est une incroyable école d’écriture romanesque et scénaristique. J’ai lu tout Maigret, j’ai lu son œuvre autobiographique Destinées méthodiquement, quand j’étais en deuxième année à Sciences-Po. Je bossais énormément, on était un groupe qui bossait ensemble et ne voyait jamais personne. Et pour moi mon long voyage dans Destinées est lié à cette époque, une époque que je perçois aujourd’hui comme ouverte, aventureuse, émotionnellement forte alors qu’on n’avait fait que lire !

Je n’écris pas de fiction, mais je suppose que si j’écrivais de la fiction, c’est du Simenon que j’aimerais écrire. Et je suppose que si je n’écris pas de fiction, c’est probablement parce que Simenon a fait le job.

Y-a-t-il des chanteurs qui vous ont ramené, ou conduit à la littérature ?

Evidemment, et je dis toujours que j’ai été élevé par trois personnes, mon père, ma mère et Brassens ! Mais je suis très précautionneux avec les rapprochements entre chanson et littérature. En chanson, bien écrire ne suffit pas, et le style peut aussi venir par surcroît. Et je dois reconnaître que certaines chansons parfois mal écrites fonctionnent très bien. C’est le grand mystère de La vie en rose, par exemple. Les paroles ne sont pas très bien écrites, ce n’est pas du génie, c’est Piaf qui l’a écrite, mais en même temps c’est génial, et ça fonctionne ! Alors qu’on ne se souvient pas des chansons que lui a écrites Henri Contet, dans une langue très belle. Idem avec Joe Dassin et Taka, takata. C’est Claude Lemesle qui l’a écrite. Les paroles racontent toute une histoire avec une duègne, un toreador avec son épée et un rendez-vous à l’hacienda. C’est magnifique mais on ne la retient pas cette histoire, tout simplement à cause de ce « Taka, takata ». C’est juste une chanson qui fait « Taka, takata » et on se marre !

Il y a quand même des écrivains de chansons qui m’ont fasciné, Brassens évidemment, Gilles Servat et son deuxième album, moitié en breton moitié en français, par exemple. C’est poétiquement très bien écrit, et ça m’épate ; mais comme Hendrix m’épate, comme les harmonies vocales des Beach Boys m’épatent, les Beatles m’épatent. Ce sont d’autres délectations. Une grande chanson d’Aznavour vaut une grande chanson de Joe Dassin.

Comment expliquez-vous cet éclectisme ?

C’est lié à ma culture créole. Fondamentalement, dans la culture créole on considère ce qu’on est comme une merde, et tout le reste a de la valeur. Je résume bien sûr. Et donc moi j’ai grandi en écoutant le jazz de papa, la chanson de maman et de papa, la musique latine, la musique cubaine, la variété et la grande chanson française, mais aussi du rock et du reggae – je fais partie de la première génération à avoir écouté du reggae. J’ai donc écouté de tout. Je n’ai pas de chansons préférées, j’en ai douze mille. Je serais incapable d’emporter trois disques sur une île déserte. Trois disques durs, oui. Je n’ai pas de musique préférée, de genre préférée. Et je ne pense pas que la chanson littéraire vaille mieux que d’autres chansons. Et quand je vieillirai, je pense que ce qui restera ce seront les mélodies, et pas les textes. C’est pas très gentil, mais c’est comme ça.

Une chanson a-t-elle la même vie qu’une œuvre littéraire ? Qu’est-ce qui fait la pérennité d’une chanson ?

La chanson, on en a besoin, on la prend, on l’utilise, on a parfois une histoire intime avec elle, et parfois elle disparaît. Quand ma génération, celle des baby-boomers, va disparaître, que restera-t-il de Brel, Brassens, etc. ? Il en restera ce que les générations auront envie d’en faire. Très sincèrement, un jeune adulte de vingt-cinq ans, aujourd’hui, n’en a rien à faire d’un  gorille qui encule un juge ! S’il est impossible d’expliquer le succès, on peut expliquer l’échec ou l’oubli d’une chanson. Et peut-être que les générations à venir réévalueront Guy Béart, verront Polnareff comme un dieu… C’est d’ailleurs le drame de Boby Lapointe ! Dans les années 90, Boby Lapointe vendait tous les ans plus de disques qu’il n’en avait vendus dans toute sa vie ! Tout ça près de vingt ans après sa mort. Aujourd’hui, personne ne résiste à la poésie d’un Boby Lapointe.

Dans la culture classique, c’est quelque chose qui arrive. La résurrection de Vivaldi, la réévaluation des peintres de Delft, cela arrive. Et il y a aussi d’effarants oublis. Aujourd’hui, on se souvient de La Bruyère, de Racine et de La Fontaine, qui tous trois vivaient en même temps. A cette époque il y en avait un quatrième, qui était une star et que tout le monde a oublié. Philippot le Savoyard. Plus personne ne le connaît. C’est le plus grand des chanteurs du Pont-Neuf, et si on sait qui c’est, on ne connaît pas ses chansons.

 En tout cas dans la culture populaire, c’est toujours avec une brutalité incroyable, et il y a quantité d’artistes qui disparaissent du jour au lendemain.

Êtes-vous en train de me dire que la culture populaire est la culture qui parle le plus à notre époque ?

La culture populaire a toujours parlé à son époque. Les artistes restent dans la culture populaire non pas pour leur valeur, non pas pour leur académisme et leur bon goût, contrairement à la culture classique. Ce n’est pas la valeur qui fait rester les artistes. C’est l’usage qu’on en fait, c’est la façon dont ils parlent à notre époque.

C’est d’ailleurs la grande histoire de Gainsbourg. Ne nous trompons pas : je pense que Gainsbourg n’est certainement pas le génie dont on parle aujourd’hui – c’est un génie, mais pas pour ces raisons-là. Ce que l’on considère aujourd’hui comme le génie de Serge Gainsbourg, ce sont aussi ses incapacités, ses impuissances et impossibilités. Cela n’empêche pas son talent. Mais qu’on oublie progressivement et collectivement un artiste comme Jean Ferrat, quelque part cela m’ennuie. Mais c’est normal, car on ne croit plus aux lendemains qui chantent, et quand Ferrat chante Camarade, il faut se remémorer le contexte historique.

Et l’émotion, dans tout ça ?

Plus que l’émotion, c’est le besoin que la chanson parle ici et maintenant, là, tout de suite. Ce sont des besoins de l’instant. C’est d’ailleurs ce qui distingue la littérature de la chanson. Quand vous ouvrez un livre, vous rentrez dans le livre. La chanson, c’est elle qui vient dans votre vie, elle passe à l’intérieur du corps et vous attrape. La chanson est érotique. Un livre non.

Pour en savoir plus : Bertrand Dicale, Dictionnaire amoureux de la chanson française, Plon, 04 mai 2016, 768 pages

 

 

 

Des mondes mélangés d’hier à la pluralité des mondes, la Méditerranée : Michel Filippi

« J’ai vécu la destruction d’une civilisation, l’effacement d’un espace culturel particulier qui n’existait pas seulement là mais qui était l’ordinaire de la plupart des ports méditerranéens, avec plus ou moins d’intensité, depuis plusieurs siècles. Je me suis rendu-compte que je pouvais me définir comme Méditerranéen, un Méditerranéen Pied-noir de culture française. Et je me suis intéressé à ce que ce monde produisait, avait pu produire et qui lui serait spécifique. »

Les réseaux sociaux nous offrent parfois d’inattendues rencontres et d’émouvantes affinités électives ! Cela fait plus de deux ans maintenant que je connais le philosophe Michel Filippi. Son éclectisme, sa générosité, son humilité et une constante fidélité envers Un texte Un jour ont fait, pour moi, de Michel, un allié, un ami, un compagnon d’esprit. Je suis donc très heureuse de pouvoir l’interviewer et vous présenter un intellectuel, un homme sensible, au sens étymologique du terme, qui passe sans souci d’Achille Talon à China Mieville en passant par Conan Doyle ou Derrida !

Michel, quel lecteur es-tu, et notamment quel lecteur de littérature classique es-tu ou as-tu été ?

J’ai été très tôt un lecteur  de littérature classique  dès que, ayant appris à lire, lire à haute voix puis « de tête », j’ai pris les livres que notre grand-père, nos parents aussi je pense avaient offert à mon frère aîné de 10 ans plus âgé que moi. Il y avait  Alexandre Dumas, Walter Scott, Hector Malot, Jules Verne et puis Voltaire, Victor Hugo, l’Enéide, l’Odyssée, mais aussi Graziella de Vigny. Quand je lisais Graziella je ne savais pas encore qu’une partie de ma famille était originaire de Procida. Je mélangeais ce livre à Colomba de Mérimée. Après ce fut plutôt des poètes comme José Maria de Heredia et les auteurs trouvés dans les différents Lagarde et Michard. Ce qui m’a surtout impressionné furent les poèmes du Moyen âge comme La Geste de Guillaume d’Orange. On peut dire que ce sont là mes classiques. J’aimerais y rajouter les romans moyen-âgeux de Conan Doyle, Ernst Wiechert, la poésie latine. Puis, j’ai arrêté de les lire ça ne me semblait plus avoir beaucoup de sens de le faire.

 Tu es philosophe. Comment as-tu rencontré la philosophie et comment est-elle devenue une compagne ?

J’ai l’habitude de rappeler qu’au lycée je me suis endormi dès la première minute du premier cours de philosophie, un endormissement proche de la stupeur et que je ne me suis plus jamais réveillé lors de ces cours. Etrange rencontre donc et qui aurait pu ne jamais avoir lieu à nouveau si mon épouse qui a une excellente culture philosophique classique européenne et aussi japonaise, dont la famille fréquentait quelques-uns des grands philosophes français modernes, n’avait repéré que je pensais comme un philosophe. Elle m’a incité à m’inscrire comme auditeur libre et là j’ai rencontré le cours d’Esthétique de Bernard Deloche et j’y ai vu ce à quoi je pensais, ce que j’avais appris, ce que je comprenais du monde.

Il m’a encouragé à faire une thèse que je n’ai pas soutenue et la philosophie allait à nouveau m’échapper lorsque j’ai rencontré la philosophe Anne-Françoise Schmid et après son mari le philosophe François Laruellequi m’ont accueilli, accepté comme « philosophe naturel ». Et c’est ainsi que petit à petit la philosophie est devenue ma deuxième compagne comme philosophie de la sensori-motricité.

J’étais autorisé, admis, accepté, compris, comme quelqu’un qui pense le monde d’une manière matérielle, dans le faire, dans ce qui est fait, comment c’est fait et comment ce faire est questions, mise en acte de connaissances variées par les gestes, d’une sorte de volonté corporelle, incarnée des humains quels qu’ils soient. Et ainsi le monde, les gens sont passionnants. En faisant ainsi j’ai la certitude de faire ce que des philosophes faisaient en côtoyant des marins, des marchands, des artisans.

 Quels classiques de la littérature constituent tes livres de chevet ?

Je dirais que les classiques tels que ceux que je lisais ne sont plus mes livres de chevet. Mes livres de chevet sont plutôt, je l’espère, de futurs classiques et ils sont en anglais, EmbassyTown de China Mieville, Anathem de Lean Stephenson et cela pour deux raisons, la langue, leur langage spécifique et le fait que les deux sont de grands lecteurs de philosophes dont les français pour Mieville. C’est extraordinaire  de lire, voir les mondes qu’ils en construisent et les énigmes que cela leur permet de déployer en premier lieu, des énigmes que je décrirais comme géométriques.

 Y-a-t-il des philosophes qui sont pour toi des maîtres à penser ?

J’espère ne pas avoir de maîtres bien que j’ai beaucoup lu Gilles Deleuze, Aristote, les deux m’impressionnent et un peu Jacques Derrida. Mais celui qui m’impressionne le plus, pour lequel j’ai une admiration profonde est François  Laruelle. Il est magique, il donne envie d’écrire, de penser « comme dans un rêve », vers un au-delà qui n’est en rien religieux, un au-delà de l’humain actuel. Et Anne-Françoise  Schmid dont la rigueur éthique, méthodologique, sa façon de penser les philosophes et les philosophies sont une leçon. Dernièrement j’ai commencé à m’intéresser à Yeshayahou Leibowitz retrouvant en lui une façon de penser le rapport de l’humain à Dieu qui m’était venue dans mon enfance, c’est une pensée d’une extrême rigueur, kantienne et qui vous dit avec qui il ne faut pas penser et pourquoi.

 Tu es un philosophe expérimentaliste ce qui semble dire que l’expérience et le réel constituent le terreau et la matière de ta réflexion. Pourrais-tu nous expliquer ton travail ?

Une meilleure définition serait de dire que si la philosophie expérimentaliste expérimente comme peuvent le faire les sciences, en profitant des sciences et non en étant solipsiste, elle se prend aussi comme objet d’expérimentation. Il n’existe pas une façon canonique de philosopher et les outils que nous utilisons sont pour la plupart contingents. Ce qui est très important pour moi est de rester dans le lieu de la philosophie comme la physique ou les mathématiques ont leur lieu. Dans ce lieu j’ai choisi le monde du sensible, l’Esthétique et le modèle sensorimoteur du vivant, comme ce qui est à explorer en tant que philosophe et ce qui permet d’explorer le réel.

Mais ça ne veut pas dire que j’ai un discours surplombant (Monsieur Je Sais Tout et Par Avance) sur les gens, ce qu’ils font, sur la neurologie, le cognitivisme, etc toutes les sciences qui s’intéressent à cette partie du monde. Je tente plutôt de construire des modèles de situation que je ne comprends pas et d’explorer comment les connaissances de différents domaines s’articulent à ce modèle, peuvent  le contredire  ou l’éliminer. Et puis je teste pour voir si le modèle permet d’apporter un surcroît de connaissances, de compréhension ou s’il ne sert à rien, ces connaissances, cette compréhension pouvant être obtenues d’une manière plus habituelle. Mais ce sont des connaissances, des compréhensions que n’importe qui usant de mes modèles peut obtenir sans devoir être un spécialiste de la philosophie ou d’une autre science. Ça passe par l’usage du corps, des sens, de la perception.

 Ta démarche pourrait-elle être assimilée à celle d’un Bachelard ou d’un Deleuze avec son Abécédaire, qui semblent partir du réel et de situations très concrètes pour éclairer le monde ?

Il existe une continuité  à mon avis d’Aristote à Bachelard à Deleuze en passant par Henri Bergson sans surtout oublier le philosophe Alexander Baumgarten au projet duquel j’essaie d’être le plus fidèle. Pour chacun d’entre eux. Et c’est ça être dans le monde, c’est profiter de toutes les connaissances que nous avons pour lire le monde de manière sensible, sensorielle et ce qui nous arrive, ce que nous faisons, d’une manière telle que nous pouvons la restituer cette lecture comme savoir pratique à chacun, avec des outils et des sources documentaires précises.

 Tu es originaire d’Algérie et  tu as pour projet de participer à une renaissance de la pensée méditerranéenne. Pourrais-tu nous en dire plus ?

Je suis né en Algérie, à Alger. Et j’ai vécu la destruction d’une civilisation, l’effacement d’un espace culturel particulier qui n’existait pas seulement là mais qui était l’ordinaire de la plupart des ports méditerranéens, avec plus ou moins d’intensité, depuis plusieurs siècles. C’est la civilisation des mélanges et des solutions que les uns et les autres trouvent pour exister ensemble bien qu’étrangers de différentes manières tout en étant aussi tellement  familiers.  J’ai cru cependant ne pas être concerné par cette affaire puisque je n’avais que dix ans lorsque je suis venu dans la France métropolitaine  qui n’est en rien la terre de mes parents ou du moindre de mes ancêtres dont j’ai la trace.

Disons que c’est en travaillant à ma philosophie, dans mes façons décrire, de penser, d’utiliser un vocabulaire,  la façon de traiter la syntaxe, qui ont fait émerger une signature qui avant n’était qu’un sentiment lancinant, désagréable et gênant, d’étrangeté. De ces dix ans, du contact avec mes parents, mon frère, ma grand-mère  j’avais enfin de compte emmené en moi quelque chose de là-bas et qui me constituait largement à un point que, discutant avec l’un des rédacteurs en chef d’El Watan, Hocine Lamriben, je me suis rendu-compte que je ne pouvais me définir que comme Méditerranéen, un Méditerranéen Pied-noir de culture française. Et je me suis intéressé à ce que ce monde produisait, avait pu produire et qui lui serait  spécifique comme un Jacques Derrida, un Jean Pélégri, Jean Sénac, Mouloud Mammeri, Emmanuel Roblès, Mouloud Ferraoun, Jean Amrouche et ailleurs un Andrea Camilleri, Constantin Cavafy, etc.

Mais c’est un type de monde, de dynamique qui a produit aussi Elias Canetti parmi d’autres. Un monde des mélanges que je ne retrouve pas dans la littérature et la philosophie actuelles que je connais même celles qui sont produites à Alger, en Sicile, à Naples, à Barcelone, à Alexandrie. J’appelle cela les mondes intermédiaires et je trouve qu’ils ont disparu et j’en rêve.

Et Je trouve aussi que lorsqu’ils sont possibles,  lorsque nous les portons dans notre tête, seuls, beaucoup cependant veulent se les arracher, arracher ce qu’ils vivent comme une étrangeté insupportable, destructrice, les niant comme vrais c’est-à-dire purs, au lieu d’en tirer des Merveilles,  des représentations  de ce qui n’existe pas ailleurs et qui à la fois constituent des dimensions de la réalité et manifestent l’invention humaine. Alors je voudrais que ma philosophie participe à ça non comme discours mais comme émanation d’un monde intermédiaire qui a existé et qui existe encore, comme possibilité de ce monde dans un ensemble maintenant pluriel.

 Quels ouvrages conseillerais-tu à un adolescent qui souhaiterait s’initier à la philosophie avant son entrée en Terminale ?

Si cet adolescent, cette adolescente, a de l’endurance, une histoire de la philosophie pour qu’ils comprennent que tout ce qu’ont fait les philosophes n’est pas gratuit, que ça n’a rien à voir avec ce dont on nous bassine actuellement, de la sagesse. C’est plus qu’un sport, c’est un travail dur et beaucoup des philosophes y ont laissé leur peau, ou leur santé, la considération sociale, etc. Un dictionnaire anglais comme The Cambridge Dictionary of Philosophy, il vaut bien une histoire, ferait l’affaire.

Maintenant  si c’est trop lourd, trop cher, si cela apparaît comme trop ardu je dirais Elias Canetti « La langue sauvée », ça parle de langues. Je crois qu’il n’existe pas de bons livres mais qu’il en existe de très mauvais. A la fin il vaut mieux un livre dont on dira en commençant  la lecture, puis en la poursuivant,  « c’est écrit en français mais je n’y comprends rien, je ne sais même pas de quoi ça parle », et en insistant subitement le cosmos de l’auteur nous apparaît. Il faudra bien avoir vécu cela pour s’affronter aux philosophes. Mais il est vrai que si ce n’est que pour apprendre à faire une dissertation dans les règles, à prétendument penser selon la manière philosophique et à en déduire de bonnes pensées philosophiques, tout cela n’a aucun intérêt.

 Pour finir… un petit jeu littéraire…

C’est la partie la plus difficile Sarah car, à mon sens, aucun de ces philosophes  ne peut tenir dans un personnage bien que …

Si Kant était un personnage de la littérature…

j’ai pensé à lui immédiatement comme Achille Talon en me souvenant d’un témoignage de ses promenades au parc, avec son invention pour tenir ses bas. Je ne considère pas AT comme un personnage ridicule, bien au contraire.

Si Jankélévitch était un personnage de la littérature…

Je connais très mal l’œuvre de Jankélévitch,  ça n’a jamais pris et je n’ai comme image de lui qu’à son piano, sa voix. J’ai l’impression qu’il aurait sa place dans Anathem, l’une des figures tutélaires qui ont fondé ces sortes de couvents philosophiques.

Si Bergson était un personnage de la littérature…

J’avais pensé à lui comme Sherlock Holmes, mais Holmes déteste l’ésotérisme à la différence de Bergson. Mais l’attention portée au corps, la volonté de s’affronter à des énigmes majeures pour les résoudre et leur capacité à confronter leur pensée qui à Moriarty qui à Einstein …

Si Lévinas était un personnage de la littérature…

 Je ne peux que m’imaginer à travers lui le monde yiddish et peut-être serait-il tout autant un personnage qui depuis son shtetl ne voit que l’immensité du monde, de l’univers, que le Rabbin de Joan Sfar. Ou son chat ?

Si vous souhaitez suivre le travail de Michel Filippi : http://lexemplaireeditions.tumblr.com/

Le dernier ouvrage de Michel : Manifeste pour une Stratégie expérimentale (2014) aux éditions Petra

Twitter : @FilippiMichel

Illustration : Michel Filippi © 2016 Hélène.P.Filippi