Amour de nos mères à nul autre pareil : les classiques de Sylvie Ohayon

« L’amour maternel, c’est ce qui tient les gens debout. »

Entre Papa was not a Rolling Stone et Micheline, son sixième et dernier roman, sept années se seront écoulées, au cours desquelles Sylvie Ohayon n’aura eu de cesse d’interroger l’identité et la construction féminine à travers ses différents romans. Avec Micheline, Sylvie Ohayon remonte aux origines familiales et retrace l’histoire de sa mère, qu’elle considère comme l’héroïne de sa vie. Une façon de boucler la boucle, après avoir raconté sa propre existence et déjà évoqué la figure maternelle dans Papa was not  Rolling Stone. Interview.

Sylvie Ohayon, quelle lectrice de classiques êtes-vous ou avez-vous été ?

Adolescente, jusqu’à mes vingt ans environ, j’étais très XIXème siècle, et j’adorais notamment la poésie. J’adore Mallarmé, Lautréamont, la poésie de Hugo également, que je trouve très riche, évidemment Rimbaud et Baudelaire – Verlaine un peu moins…

A partir de l’âge de vingt ans, j’ai lu Stefan Zweig, Albert Cohen – Belle du Seigneur, quand on a vingt ans, c’est un passage obligé, et j’ai d’ailleurs appelé mon fils Solal. Puis j’ai eu un vrai déclic quand j’ai lu Céline. C’est en lisant Céline que je me suis dit  « ben, tiens, on peut écrire comme on parle. » Même si en vérité, il a inventé une littérature, il a inventé un phrasé, une langue, mais il y a quand même une gouaille certaine, tout sauf artificielle, qui donne de la sincérité au texte. J’ai ensuite enquillé. Dans le même mouvement, il y avait Marguerite Duras, Romain Gary. Que des gens qui ont été décriés pour leur plume – même si Céline, c’était encore pour autre chose – , qui ont été moqués pour leur mauvaise grammaire, leur mauvaise langue entre guillemets, et moi, ce sont des auteurs que j’ai adorés, et qui ont été une vraie libération. Je n’ai pas été boulimique avec Céline comme j’avais pu l’être avec Zola, Hugo ou  ou Maupassant, mais j’ai pris le temps de lire Céline, de lire Duras et Gary. Je m’en suis imprégnée. Et ces auteurs m’ont montré qu’on pouvait écrire comme on parlait, que l’on n’était pas obligé d’être Henri Troyat, de sortir de l’Académie française et de faire des phrases super longues. En parlant de phrases alambiquées, Proust, je m’en fous. La Recherche, je l’ai lue. Ces phrases interminables, cet espèce de nombrilisme….ça ne me parle pas. Je préfère un roman court comme L’Amant ou L’Etranger, organique, craché, plutôt qu’un texte très bien construit, d’un point de vue littéraire parfait.

N’est-ce pas contradictoire avec votre passion pour Belle du Seigneur ?

J’aime Belle du Seigneur avant tout pour son sujet, plus que pour la langue. Je suis juive, Belle du Seigneur est une épopée, une histoire d’amour sur fond de conflit mondial, de juifs cachés. Ce qui m’a séduite ce n’est pas tant l’histoire d’amour avec Ariane que j’ai trouvée assez béni-oui-oui, mais c’est plutôt le courage de ce personnage qu’est Solal. Le mec est flamboyant, tout en étant absolument imparfait, égoïste comme peuvent l’être les hommes… Quand on a vingt ans et que l’on se cherche un peu, notamment sur le plan amoureux, Solal est un personnage fascinant.

Qu’aimez-vous particulièrement chez Marguerite Duras ou Albert Camus ?

Pour moi, le vrai chef-d’œuvre de Duras, c’est L’Amant. C’est un texte court, et il n’y a pas une phrase qui ne sert à rien. Ce choix de la répétition, c’est à la fois audacieux, et bouleversant surtout quand on connaît la culture classique, française, traditionnelle, de la richesse du vocabulaire, de la structuration de la phrase. L’Amant je l’ai lu 200 fois. Et que ce soit chez Duras ou chez Camus – je pense à L’Etranger ou à La Chute – on sent qu’il y a un truc qui les dépasse. Et moi j’aime bien quand l’écriture elle brûle un peu. Et dans L’Amant comme dans L’Etranger, on sent la solitude du personnage principal. Ils sont tous deux incompris. Cette solitude, c’est rassurant, presque revigorant.

Vous avez grandi dans la cité des 4000 à La Courneuve. Comment avez-vous découvert les livres ?

En bas de chez moi, il y avait une médiathèque. J’étais fille unique, mes parents travaillaient, et j’étais seule chez moi – je fais partie de cette génération élevée avec une clé autour du cou à partir de sept ans…- et donc, comme je me faisais chier, j’allais à la médiathèque. J’étais petite, j’avais huit ou neuf ans. Je regardais les tranches des livres, les quatrièmes de couv’, et vraiment, j’ai attrapé Pot-Bouille, comme ça. Ou plutôt c’est Pot-Bouille qui m’a attrapée. J’ai eu le sentiment qu’il y avait d’autres mondes possibles, alors qu’à La Courneuve, on vivait vraiment en autarcie. On avait un supermarché, une école, ça s’arrêtait là. Je partais en colo avec la mairie de La Courneuve – c’était d’ailleurs super – mais on était tout le temps entre nous. Avec Pot-Bouille, j’ai découvert les bourgeois. J’étais fascinée, je me suis rendue compte que les bourgeois pouvaient eux aussi galérer, qu’ils avaient leur forme de galère. Et j’étais tellement fascinée que j’ai d’ailleurs écrit un livre qui s’appelle Les Bourgeoises.

J’ai continué à aller à la bibliothèque en cachette – d’ailleurs dans mon film Papa was not a Rolling Stone, il y a une scène où l’héroïne va à la bibliothèque en cachette. Chez nous c’était un peu la honte d’aimer les livres. J’étais vraiment à part, j’aimais la variété française sérieuse, comme Bobby Lapointe ou Léo Ferré, j’étais grave, j’aimais tout ce qui était rattaché à la langue française. Quand ma mère, elle, avec qui j’ai dix-huit ans d’écart, aimait la funk.

J’ai donc commencé avec Pot-Bouille. En classe de troisième, au collège Raymond Poincaré à La Courneuve, on a monté Les Femmes savantes. Et c’est rentré dans ma vie comme ça. J’étais fille unique et les écrivains sont devenus les frères et sœurs que je n’avais pas. C’était une relation aux livres un peu secrète. Puisqu’un livre c’est muet, et que ça immobilise un gosse dans sa chambre. Que je lise un livre ou que je joue à la Barbie, pour mon entourage, c’était un peu pareil.

Comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Comme j’étais passionnée de poésie, je faisais partie, dans les années 90, d’un club de poésie, à Pigalle, et j’écrivais de la poésie. J’avais tellement peur de l’exercice littéraire que j’ai longtemps tourné autour de la pratique littéraire en passant par la poésie. La poésie est bien sûr un art majeur de la littérature, mais c’est encore autre chose. J’ai donc commencé ainsi. Et mon premier livre, j’ai commencé à écrire lorsque je travaillais dans la pub, comme pour essayer de restaurer un équilibre littéraire. Je lisais beaucoup moins car je travaillais, mais du coup le dimanche j’écrivais. Mon sujet, c’est vraiment la maternité, qu’est-ce qu’être mère, qu’est-ce qu’être une fille, et j’écrivais déjà autour de ça. Et en fait j’avais honte.

Vous n’écriviez pas pour être publiée ?

Pas du tout. Moi j’ai toujours eu le complexe de « je ne suis pas un écrivain ». J’avais lu les grands auteurs et étais paralysée. Par exemple, je disais tout à l’heure que je n’aimais pas Proust, mais quoi qu’on dise, Proust, c’est une langue riche, foisonnante, fleurie. Donc après avoir lu Proust, ou tout autre auteur d’ailleurs, pour moi la publication c’était impossible.

J’ai eu un premier mari dont j’ai divorcé. Puis je me suis remariée. J’ai mis du temps à raconter mon histoire, une histoire personnelle un peu compliquée, à mon deuxième mari. Et un jour, en 2007, à un moment compliqué de ma vie, je me suis effondrée. Alors que j’étais solide, et que j’ai de la ressource. Mais c’est mon deuxième mari qui m’a alors dit d’écrire mon histoire, de cracher ce que j’avais à dire. Il savait que j’avais fait des études littéraires assez poussées, il voulait que je tente le truc. J’ai un peu laissé traîner, et en 2010, je suis partie à New York m’enfermer dans une chambre d’hôtel. J’ai écrit Papa was not a Rolling Stone en six semaines. Je suis rentrée en août. Je l’ai donné en septembre à un éditeur, Robert Laffont, et en janvier il était publié. En avril, il recevait le Prix Lilas. C’était un truc comme ça, d’alignement de planète.

Les éditions Robert Laffont ne voulaient pas que je parte et ils m’ont fait un contrat sur cinq livres. Ils m’ont dit « faut pas lâcher, vous avez vraiment un truc incroyable, dans la langue » et du coup j’ai commencé comme ça. Et je publie environ un livre par an. L’écriture est devenue un besoin. J’ai beaucoup reçu, j’ai été nourrie pendant très longtemps. Aujourd’hui je donne. Je redonne ce que j’ai reçu. Je donne des livres.

Votre nouveau roman sort justement, Micheline. Pouvez-vous nous en parler ?

Micheline, c’est mon sixième livre et il s’agit de ma mère, ma mère qui est la véritable héroïne de ma vie, et de ma famille. Je n’ai pas eu de père. J’ai des enfants magnifiques, un mari que j’aime, des amis formidables, une santé solide. Eh bien, tout cela, je pense que c’est à ma mère que je le dois. L’amour maternel, c’est ce qui tient les gens debout. C’est impossible de se construire sans une mère. Elle m’a eue très jeune – c’était une enfant qui a fait une enfant – et il fallait que je raconte son histoire. Elle est arrivée de sa Tunisie natale pour débarquer dans un vingt-cinq m2 dans le quatorzième. Ils étaient huit à y vivre, avec des lits à trois étages, des lits triperposés. Elle est devenue secrétaire, s’est mariée avec un homme qui était une raclure finie, qui lui a mis la misère, l’a quittée pour une collègue. Et elle s’est toujours levée le matin pour aller travailler, elle a toujours été vaillante, toujours été rigolarde, et j’ai voulu raconter son histoire. C’était une façon de boucler la boucle, de ranger les choses. Etant moi-même devenue mère d’une fille qui a aujourd’hui quinze ans.

Je suis donc remontée à la genèse, aux origines familiales, et c’est un ami à qui je dédie mon livre, Frédéric Wayolle, qui m’a incité à raconter l’histoire de ma mère, voyant que j’avais moi-même une histoire compliquée avec ma fille. Frédéric m’a dit « écris l’histoire de ta mère ». Et je le remercie. Parce que je pense que le livre est vraiment pas mal !

Votre mère a-t-elle lu Micheline ?

Oui. Et elle a même écrit les dix dernières pages. Je lui ai dit que j’avais écrit son histoire. J’avais déjà parlé d’elle dans Papa was not a Rolling Stone, mais là c’était vraiment axé sur elle. Elle a commencé à paniquer un peu, et je lui ai dit « tu as le droit de donner ta version de l’histoire ». Elle m’a tout envoyé par textos, j’ai fait des copier-collés. Elle dit « Je vais vous donner ma version de l’histoire ». Et ça commence. C’est les dix dernières pages du livre. J’en suis très contente. Sa version est bien sûr différente de la mienne, avec ses mots à elle, mais cela montre que tout le fond est vrai.

Sylvie Ohayon, Micheline, Robert Laffont, janvier 2017, 297 pages

 

 

De la main tendue au poing digne et levé, les classiques de Luz

« Pour moi, le véritable engagement de l’écrivain est de vous gifler pour vous réveiller.

Pas de vous tenir la main. »

Il y a quelques mois, le dessinateur Luz publiait aux éditions Futuropolis, Ô vous, frères humains, d’après l’œuvre d’Albert Cohen. Un très bel ouvrage en noir et blanc pour dire les ombres et la lumière. Alors que le Musée d’art et d’histoire du judaïsme consacre, jusqu’au 28 mai 2017, une exposition à ce projet, nous avons souhaité interroger Luz sur ses classiques et sa vision de l’engagement. L’ancien dessinateur de Charlie Hebdo nous raconte sa passion pour les auteurs « centripètes », ceux qui construisent de véritables mondes, qu’ils soient suisses ou autrichiens (Thomas Bernhard). Il sera bien sûr aussi question de Charb, de Cabu, mais aussi de Gotlib, Reiser, Balzac ou Honoré Daumier, et du livre comme acte de résistance, mais aussi d’amour et de soutien. L’occasion pour Luz de rappeler que nous sommes tous, quelque part, des « frères humains ».

Un très grand merci à lui.

Luz, quel lecteur êtes-vous, et quel lecteur de classiques êtes-vous ?

Un lent, et un dispersé.  J’ai été un lecteur tardif, un peu dégouté par la lecture imposée, disséquée, à l’école. Un lecteur qui cherche le hasard de la rencontre avec le livre : une librairie perdue dans un coin de rue, une brocante, une amitié. Qui cherche aussi le déclic préalable grâce à la quatrième de couverture, aux premières lignes de l’ouvrage. Et surtout, et c’est un peu bête, grâce à la couverture. L’illustration de couverture, quand il y en avait, a été bien souvent la première porte ouverte à mon imaginaire. Impossible de rentrer dans un livre, si je trouvais la couverture bâclée, pompeuse ou pompière. J’ai donc très longtemps été incapable d’acheter un ouvrage chez J’ai Lu ou au Livre de Poche. Et comme j’avais tendance à lire dans la rue (ça, c’était avant d’être  entourés de flics), la couverture devenait presque un étendard, une prolongation de mes choix littéraires mais aussi graphiques. Je ne comprendrais jamais quelqu’un qui lit dans le train un Levy ou un Musso, non pas seulement à cause de la qualité littéraire mais principalement à cause de ces couvertures criardes et dégueulasse.

Quels classiques constituent vos livres de chevet ?

Par-dessus tout, j’aime les romans ouragans et digressifs, les romans où le lecteur se perd et ne se retrouve qu’à la toute dernière page. Dans ma petite classification personnelle, il y a les romans « centrifuges » comme le Vie et opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne, où l’imaginaire sautille, virevolte, où le lecteur n’est qu’un invité et doit se débrouiller seul pour trouver un sens à la folie du personnage.

Et puis il y a Thomas Bernhard. Tout Bernhard. Un classique moderne, à mon sens. Que je classe parmi les auteurs « centripètes », plus proche du cyclone que de l’ouragan. L’immersion dans le ressassement. Jusqu’à ce que le lecteur soit intellectuellement rincé, et que l’idée maîtresse du livre s’insinue en vous jusqu’à votre moelle, ou vos nerfs. En cela, Oui est, pour ma part, un chef d’œuvre absolu. À chaque relecture, je termine hébété plusieurs jours, sans être capable de lire une quelconque autre ligne. Ni de roman, ni d’article de journaux, ni même 140 signes de tweet. Et croyez-moi, un auteur qui vous nourrit au point de vous empêcher d’aller sur internet, c’est précieux de nos jours.

Cependant en toute honnêteté, depuis quelques mois, mon véritable livre de chevet est mon smartphone. Ça a commencé il y a deux ans : accompagné en permanence par un quarteron d’officiers de police, il m’est assez difficile de flâner dans une librairie. Avoir quelques flics autour de soi qui font semblant de feuilleter des bouquins tout en montrant leur impatience que vous rentriez chez vous le plus vite possible a quelque chose d’absurde dans un lieu de culture comme une librairie. Alors j’ai pris l’habitude de télécharger des livres sur mon portable. Ça a commencé avec Shining Stephen King, loin d’être un auteur classique, mais très répandu en téléchargement. Puis j’ai dérivé vers Lovecraft. « Centripète » dans l’étouffement. Son style circulaire autour du mystère, de la méconnaissance totale de la situation dans laquelle il propulse ses personnages, me fascine. Des centaines de pages de description du « je-ne-sais-pas », et c’est ce « je-ne-sais-pas » qui provoque la terreur chez le lecteur. J’ai depuis deux ans cette terreur du « je-ne-sais-pas », et Lovecraft m’aide à l’appréhender.

Votre travail de dessinateur pourrait nous laisser penser que vous êtes sensible à la charge littéraire, à la dénonciation des vices, ou de la morgue des courtisans, comme de la bêtise bourgeoise et flaubertienne. Y a-t-il des auteurs ou des œuvres classiques que vous associez à votre activité de dessinateur, ou qui constituent même une source d’inspiration ?

C’est un Balzacien qui m’a initié à Thomas Bernhard, le pourfendeur de la bourgeoisie autrichienne. Charb était un dévoreur monomaniaque du romancier de Tours, dont je suis originaire. La plongée dans la petite bourgeoise du XIXeme siècle le fascinait. Quand il m’a lu un jour un extrait de Maître anciens de Bernhard, en particulier une description à hurler de rire de Heidegger, on s’est rendu compte qu’on n’avait pas forcément la même lecture de l’œuvre. Charb y lisait une dénonciation des travers petits-bourgeois, et moi la jouissance de l’auteur dénonçant les travers petits-bourgeois. Quand il m’a prêté Le Père Goriot, bien plus que la critique sociale, c’est le tourbillon balzacien qui m’a happé, son « centrifugisme » réaliste. Alors qu’au contraire, mon plaisir de lecture chez Flaubert, Madame Bovary surtout, a été de me dissoudre dans une œuvre centripète, jusqu’à vivre Emma Rouault de l’intérieur.

Que pensez-vous du travail d’Honoré Daumier, Grandville ou Gustave Doré, que l’on connaît pour leurs caricatures d’écrivains, d’hommes politiques ou de personnages de la littérature ? Vous ont-ils influencé ?

En cas de questionnement sur une nouvelle caricature à effectuer à l’occasion de l’émergence de tel ou tel homme politique, Cabu nous renvoyait toujours à Daumier. Mais pas seulement au caricaturiste. Au peintre aussi, à sa modernité de l’époque. Par ailleurs, je me rappelle d’un jour avoir tourné les pages de la Bible illustrée par Gustave Doré avec Cabu, quelqu’un l’avait amené au journal (Charlie Hebdo) à l’époque. Je découvrais Doré pour la première fois, j’étais époustouflé par les compositions. Cabu enlevait ses lunettes pour s’approcher des pages et détailler la puissance du trait avec gourmandise. Puis on revenait au texte, et on pouffait de rire devant la connerie de ce conte pour enfants que les adultes prennent au sérieux. Mais c’était bien plus l’œuvre de Dubout qui traversait toutes les générations de dessinateur du journal, y compris son travail d’illustrateur de classiques. Je pense à ses hilarantes pleines pages de dessin qui accompagnent le Don Quichotte de Cervantès, la profusion de détails, et surtout les gueules. Putain, la force comique des gueules de brigands ahuris dessinées par Dubout valent toutes les caricatures du monde.

Qui sont vos maîtres à penser en matière de dessin ?

C’est assez difficile de répondre à cette question. Il y aurait plutôt l’idée d’être traversé par l’œuvre de quelqu’un : de bas en haut par Gotlib, de haut en bas par Reiser, de part en part par Willem, Cabu, Gébé, obliquement par Crumb. C’est difficile de le déceler dans mon boulot, mais un de mes plus grand maîtres à dessiner serait plutôt Francis Bacon, en particulier dans ses portraits et autoportraits, son cubisme palpable qui donne à imaginer plus qu’à voir. Peut-être est-ce là une manière d’être traversé tangentiellement. Ou alors c’est juste une œuvre qui me touche aux tripes, or c’est avec elles que j’essaye de dessiner. Je ne sais pas.

En tant que lecteur, êtes-vous sensible à la concision et l’efficacité stylistique, ou à l’inverse préférez-vous « mensonges romantiques et vérités romanesques » ?

En tant que lecteur, j’aime me glisser dans les interstices du livre, dans le non-écrit. Même si j’aime être balloté comme une feuille dans la tempête, j’aime pouvoir trouver ma place dans le livre, même si elle est inconfortable. La concision d’une Agota Kristof ou Jacques Chessex me le permet tout autant que la densité d’un Thomas Mann ou d’un Joseph Roth. Du moment que je ne sors pas du roman indemme.

Selon vous, l’écrivain doit-il s’engager ?

Je ne crois pas que ce soit à l’écrivain de s’engager, mais au lecteur. L’écrivain, quel qu’il soit, propose pendant un certain temps « un pas de côté », comme disait Gébé, au lecteur. Mais c’est au lecteur de l’effectuer, ce pas. Après, il y a les écrivains qui savent vous malmener, vous maltraiter, vous modifier, vous disloquer en tant que lecteur, et les autres, les réconfortants. Pour moi, le véritable engagement de l’écrivain est de vous gifler pour vous réveiller. Pas de vous tenir la main.

Vous avez publié Ô vous, frères humains chez Futuropolis, d’après l’œuvre d’Albert Cohen. Quel regard portez-vous sur l’œuvre de cet auteur et notamment sur Belle du Seigneur ?

Adolescent, j’ai découvert l’œuvre d’Albert Cohen par le biais de Ô vous, frères humain, acheté dans un librairie par hasard, sans passer ni par la case scolaire ni par la case Belle du seigneur.  L’illustration de couverture d’André Verret (un gamin cachant son visage dans des toilettes publiques), et la présentation de quatrième de couverture (« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant. ») m’avaient intrigué. Une claque humaniste et littéraire. Par la suite, je me suis plongé dans le reste de son œuvre. Peut-être était-ce là le début de ma passion pour les auteurs « centripètes » et « centrifuges ». Cohen est, je crois, alternativement les deux. Mangeclous, ou Solal s’éparpillent joyeusement là où Belle du seigneur se rétracte inéluctablement autour des personnages. Une anecdote marrante : j’ai recherché Ô vous, frères humain, le livre de Cohen pour le relire la nuit, baigné dans cette lumière bleuté du smartphone qui me rassure le soir. J’ai trouvé mon adaptation du livre. Il est signé « Albert Cohen et Luz Casal », du nom de la célèbre chanteuse espagnole. Comme quoi il vaut toujours mieux s’informer chez un libraire que sur internet.

PS : Lors de la « promo » de mon adaptation du livre d’Albert Cohen, mon éditeur, Futuropolis, a eu l’excellente idée de faire dans ses locaux deux rencontres avec des libraires de toute la France. Cela compensait mon impossibilité à faire des dédicaces dans les librairies, c’était extraordinaire d’expliquer son livre devant ceux qui chérissent les livres. Le premier soir, autour du fromage et des cacahuètes, j’ai raconté à l’assemblée combien cela me manquait de venir fouiner dans leurs étagères. Le lendemain, pour la seconde rencontre, les libraires s’étaient donnés le mot, et chacun d’entre eux était venu avec un livre à m’offrir. J’en ai eu les larmes aux yeux. Ces mêmes yeux se sont alors jeté sur le plus gros livre d’entre eux : L’art de la joie de Goliarda Sapienza, le récit presqu’autobiographique d’une femme qui prend la décision d’être libre au cœur d’un XXe siècle tragique. Un livre qu’on ne classifierait pas « d’engagé » a priori, mais dont on ressort le poing digne et levé encore aujourd’hui, au XXIe siècle.

 

Pour en savoir plus :

Ô vous, frères humains, Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen, édition Futuropolis, 136 pages, 19 euros

Exposition « Ô vous, frères humains » Luz dessine Albert Cohen, du mardi 6 décembre 2016 jusqu’au dimanche 28 mai 2017 au Musée d’art et d’histoire du judaïsme