Des poèmes d’Émile Nelligan aux romans d’Anne Hébert, dix classiques de la littérature québécoise

« Les géniteurs du peuple québécois sont l’Indien et le Blanc, le jésuite et le coureur des bois. Le peuple québécois est donc né métissé. De ce métissage, il reste quelques traces dont témoigne l’histoire de la littérature du Québec qui oscille entre l’appel du lointain, des grands espaces vierges, et le repli frileux autour du foyer et de l’église paroissialeDe ce mouvement de balancier entre l’ailleurs et l’ici, la culture du Québec est profondément marquée. »

Catherine Pont-Humbert, Littérature du Québec, 1998, Nathan

 

 

Elle n’est ni française, ni canadienne, ni américaine. Sa naissance, indissociable de la conquête d’un territoire aux rudes conditions climatiques, fut tourmentée. Elle est encore jeune, et elle s’est très longtemps concentrée sur l’évocation du terroir, comme des grands espaces. Elle a su se défaire de l’emprise du clergé, et dépasser ses problématiques régionalistes et nationalistes comme seules dynamiques d’intrigues. Elle a su puiser dans la tradition orale, évoquer les cultures autochtones, remonter au temps mythiques des origines, et elle s’écrit parfois même en joual. Ses auteures sont de vibrantes féministes…. Elle est, vous l’aurez deviné, la littérature québécoise ; et parce qu’en France on assimile trop souvent cette littérature à Maria Chapdelaine (Louis Hémon, son auteur, était français, et non québécois), parce que c’est une littérature que j’adore, et qui mérite d’être (re)découverte, j’ai choisi de vous présenter dix classiques de la littérature québécoise du XXème siècle.

 

Au début XVIIème siècle, lorsque les premiers colons s’installent dans la vallée du Saint-Laurent, il y a une véritable lutte entre la civilisation européenne et le continent nouveau. Les grandes familles envoient leurs enfants étudier en France, il n’y a pas de bibliothèques publiques (la première bibliothèque publique est construite à Québec en 1779) et la littérature nationale peine à émerger. Les premiers écrits sont d’abord des récits de voyage, des journaux, et des textes religieux. Le conte séduit une société encore souvent analphabétisée, qui puise dans son folklore ainsi que dans l’héritage français des ancêtres.

 

Il faut attendre le XIXème siècle pour qu’une véritable littérature commence à apparaître, et la littérature est alors indissociable de la nationalité et de l’identité québécoise. Les écrits québécois valorisent, défendent, mettent en avant la culture et le mode de vie – rural – des Québécois. La poésie subit l’influence des Romantiques français et les poètes québécois imitent alors Victor Hugo, Lamartine ou Musset. Les premiers romans québécois sont L’influence d’un livre de Philippe Aubert de Gaspé fils, La terre paternelle de Patrice Lacombe, Charles Guérin de Pierre-Joseph Olivier Chauveau. Philippe Aubert de Gaspé père, lui, propose, avec Les Anciens Canadiens, un roman historique qui évoque la conquête du Canada par les Anglais et chante les exploits des héros de Nouvelle-France.

 

Poésies d’Émile Nelligan, 1904

Émile Nelligan  Photo : Archives publiques Canada

J’aime à penser qu’Émile Nelligan est un peu le Arthur Rimbaud de la littérature québécoise. Né en 1879 et mort en 1941, cette étoile filante de la littérature québécoise a écrit l’essentiel de son œuvre poétique avant ses 20 ans avant de sombrer dans la folie et de passer les 42 années suivante interné. Sa précocité, son talent, les thèmes qu’il aborde, au-delà du terroir et du patriotisme québécois, ainsi que la schizophrénie dont il était atteint l’ont hissé au rang de mythe.

Très influencé par les Romantiques français comme Musset ou Gérard de Nerval, Nelligan est surtout un grand admirateur de Charles Baudelaire auquel il a beaucoup rendu hommage. Comme l’auteur des Fleurs du mal, Nelligan est hanté par le temps qui passe, l’ennui, le paradis perdu de l’enfance, les chats ou l’idéal inaccessible ! Comme Baudelaire, Nelligan utilise des formes classiques, régulières et plutôt courtes, ainsi qu’un lexique audacieux. « La Romance du vin » (« C’est le règne du rire amer et de la rage / De se savoir poète et l’objet du mépris, ») ou « Le Vaisseau d’or » (« Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif : / Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues ; »), pour ne citer qu’eux, témoignent tout à fait de l’influence baudelairienne. Le poème « La passante » est quant à lui un hommage évident au poème « À une passante » : « Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint, / En un grand parc obscur, une femme voilée ».

Le plus grand poète lyrique du Québec est un auteur accessible et dont l’univers ne pourra que toucher les amoureux de poésie romantique française.

 

Les Goutelettes, de Pamphile Lemay, 1904

Pamphile Lemay n’est peut-être pas le plus grand poète québécois, mais j’aime énormément son recueil de sonnets Les Goutelettes. Divisé en plusieurs sections (« Glané dans notre histoire », « Hommage », « Au foyer », « Souffle d’amour », « Sport », etc.), Les Goutelettes évoque aussi bien les grands hommes de l’histoire du Québec que l’importance de la religion ou la récolte du sucre d’érable.

Ainsi, « Écoutez le babil de la goutte de sève /Qui tombe de l’érable en l’auge de bouleau. » écrit Lemay dans « La Sucrerie ». Dans le poème « Champlain », Pamphile Lemay s’adresse au fondateur de la ville de Québec : « Quand tu rêves, soldat du galant Navarrois, / Ton regard inspiré cherche-t-il à connaître / Si ton jeune pays va grandir, ou doit n’être /Qu’un fleuron sans valeur aux couronnes des rois ? ».

Les Goutelettes est un recueil tout à fait représentatif des valeurs défendues par les écrivains régionalistes. Le mouvement littéraire régionaliste, qu’on retrouve dans les romans du terroir, s’est déployé entre 1846 et 1945. Il prône le retour à la terre, exalte les valeurs religieuses et familiales, valorise la langue québécoise.

 

Menaud, maître-draveur de Félix-Antoine Savard, 1937

Ozias Leduc, Nature morte, oignons, 1892 Collection Wilfrid Corbeil, Don des Clercs de Saint-Viateur de Joliette  © Succession Ozias Leduc / SODRAC (2017)

 

Chef-d’œuvre du roman du terroir Menaud, maître-draveur témoigne de la possibilité de produire une œuvre à la fois très littéraire et hautement nationaliste. Il est écrit dans une langue puissante et met en scène un héros, viscéralement attaché au pays de Charlevoix, nourri de gestes et de paroles aussi humbles que poétiques, à qui une vie difficile a donné le goût des « choses calmes, profondes ».

Menaud est un draveur, c’est-à-dire quelqu’un qui veille à ce que les billots de bois coupés l’hiver descendent, au printemps, la rivière sans créer d’embâcles.  Déjà âgé, Menaud apprend que la terre de ses ancêtres doit être vendue à des fins commerciales, et il se bat pour défendre son territoire, comme ses idéaux. En parallèle, nous suivons les errements de Marie, la fille de Menaud, qui doit choisir entre deux prétendants. Tous les deux sont des draveurs mais l’un est un digne héritier de Menaud, l’autre  rallié à la cause de ceux qui veulent racheter les terres de Menaud.

Menaud apparaît comme un homme révolté, tourmenté, toujours en action et jamais apaisé, bouleversant dans son attachement à une terre à laquelle on veut l’arracher : « Désormais, elle lui serait interdite cette cambuse, interdite la montagne, de par la loi, la loi du pays de Québec qui permet à l’étranger de dire, quand bon lui semble, à l’enfant du sol : « Va-t-en ! » » Hanté par Maria Chapdelaine qu’il ne cesse de relire, Menaud se répète, tel un leitmotiv, les mots de Louis Hémon : « Nous sommes venus il y a trois cent ans et nous somme restés… […] Ici, toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu’à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu’à la fin. » Il y a du Raboliot, le roman de Maurice Genevoix, en Menaud, maître-draveur.

 

Regards et Jeux dans l’espace, Hector de Saint-Denys Garneau, 1937

Ludger Larose, Paysage à Sainte-Rose, 1901, Collection du Musée national des beaux-arts du Québec

Le recueil poétique Regards et Jeux dans l’espace marque une vraie rupture, et les débuts d’une littérature authentiquement québécoise. Aux antipodes d’un Pamphile Lemay ou d’un Émile Nelligan qui demeuraient très imprégnés de leurs homologues français du XIXème, Hector de Saint-Denys Garneau se détache des thématiques nationales et rurales, et écrit des poèmes tout en intériorité, riches d’un véritable univers où la solitude, vécue dans une nature dépouillée, ainsi que l’ironie sont reines. Le poète innove également sur le plan formel puisqu’il adopte le vers libre.

Voici un extrait de « La cage d’oiseau » : « Je suis une cage d’oiseau / Une cage d’os / Avec un oiseau / L’oiseau dans la cage d’os / C’est la mort qui fait son nid »

Malheureusement, Regards et Jeux dans l’espace ne rencontrera pas le succès escompté, et le poète décède à l’âge de 31 ans, dans des circonstances demeurées partiellement inexpliquées. Hector de Saint-Denys Garneau est le cousin d’Anne Hébert.

 

Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, 1945

Gabrielle Roy  Photo : Bibliothèque et Archives Canada

« On peut réellement considérer la publication de Bonheur d’occasion comme l’événement déclencheur de la littérature de contestation qui bouleversera le Québec pendant les vingt années suivantes. »[1]

Bonheur d’occasion est un premier roman qui connut un retentissement international et obtint notamment le Prix Femina. Divisé en 33 chapitres, le roman se déroule sur 3 mois, entre février et mai 1940, dans les quartiers pauvres de Montréal, pendant la Grande Dépression. L’héroïne en est Florentine Lacasse, seul membre de sa famille qui bénéficie d’un emploi régulier et est déterminée à sortir de la misère. Ce sont les choix amoureux de cette héroïne « moitié peuple, moitié chanson, moitié printemps, moitié misère » qui guident son évolution et sont au cœur du roman. Ce dernier est d’une grande finesse psychologique et Gabrielle Roy n’a pas son pareil pour disséquer le jeu de la séduction et ce moment où l’hésitation laisse place à la prise de décision.

Bonheur d’occasion marque un véritable tournant dans la littérature québécoise. Alors que dans les romans de terroir, la ville est vue comme un lieu de perdition, le quartier montréalais de Saint-Henri est au cœur du roman et l’omniprésence de la ville, en tant que personnage à part entière, est une nouveauté dans la littérature québécoise. C’est la guerre, « ce bonheur d’occasion », qui a permis l’industrialisation et l’urbanisation des Québécois. Les besoins traditionnels de la campagne sont transférés à la ville, et Gabrielle Roy évoque la perte de repères que connaissent les citadins, qui vivent en famille, autour de leur paroisse et de manière autarcique, dans une ville dont ils maîtrisent difficilement les codes et la géographie. Néanmoins, les personnages sont habités par un fort instinct de survie et le destin finit par sourire à Florentine.

 

Agaguk, d’Yves Thériault, 1958

En tant que Française, j’ai grandi avec Apoutsiak, le petit flocon de neige de Paul-Emile Victor, et j’ai plus tard découvert Agaguk, roman policier dont l’action se situe dans le Nord du Québec, chez les Inuits. Traduit en 7 langues, adapté au cinéma en 1992, Agaguk  témoigne du quotidien extrêmement rude des Inuits, qu’il s’agisse d’assurer leur survie ou de se faire respecter des hommes blancs qui les exploitent.

Fils du chef inuit Ramook, Agaguk quitte sa tribu et s’installe avec Iriook, qu’il a choisie pour épouse, dans la Toundra. Dépendant du monde extérieur, Agaguk doit revenir dans son village pour commercer avec les Blancs. L’amoralisme de ces derniers pousse Agaguk à commettre le pire.

Roman du grand Nord, témoignage d’une société en mutation, Agaguk exploite superbement la thématique des grands espaces pour nous conter l’impossible alliance de deux cultures aux antipodes l’une de l’autre.

 

Les belles-sœurs de Michel Tremblay, 1968

Michel Tremblay Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Deuxième pièce de Michel Tremblay, l’auteur le plus joué au Québec comme à l’étranger, Les belles-sœurs connut un véritable succès de scandale puisque son auteur y rejetait en bloc les canons du théâtre classique québécois. Écrite en joual – une première —, le dialecte de la classe ouvrière québécoise, la pièce met en scène quinze femmes hautes en couleur du quartier Mont-Royal. Elles sont réunies autour de Germaine Lauzon, qui vient de gagner un million de timbres-primes mais doit tous les coller dans des catalogues afin de pouvoir les échanger contre des objets de consommation. Germaine organise donc « un party de collage de timbres ». Cependant, la bonne fortune de Germaine suscite rancœur et jalousies et chacune de ces femmes, sous la forme de monologues, témoigne de sa détresse et de son aliénation.

« Là, là, j’travaille comme une enragée, jusqu’à midi. J’lave. Les robes, les jupes, les bas, les pantalons, les canneçons, les brassières, tout y passe ! Pis frotte, pis tord, pis refrotte, pis rince… C’t’écoeurant, j’ai les mains rouges, j’t’écoeurée. J’sacre. À midi, les enfants reviennent. Ça mange comme des cochons, ça revire la maison à l’envers, pis ça repart ! L’après-midi, j’étends. Ça, c’est mortel ! J’hais ça comme une bonne ! Après, j’prépare le souper. Le monde reviennent, y’ont l’air bête, on se chicane ! Pis le soir, on regarde la télévision ! »[2]

 

L’homme rapaillé de Gaston Miron, 1970

Gaston Miron Photo : Archives Le Devoir

L’homme rapaillé est le recueil poétique le plus célèbre du Québec et Gaston Miron, personnalité militante, engagée, est un des poètes québécois les plus connus en France. D’ailleurs, le plus important fonds documentaire québécois en Europe, situé à Paris, est la bibliothèque Gaston Miron.

En québécois, « rapailler » signifie « Rassembler des choses éparpillées » et « L’homme rapaillé » est le recueil  de l’homme éparpillé qui dit la façon dont il s’est (re)construit. Les poèmes de Miron frappent au cœur par leur universalité, par leur souci d’une parole juste, profondément authentique, qu’il s’agisse de chanter l’amour inconditionnel (dans la superbe section « La marche à l’amour »), de célébrer la beauté de son pays ou d’appeler les Québécois à assurer leur indépendance.

Ainsi, dans « L’Octobre », Gaston Miron le promet : « nous te ferons, Terre de Québec / lit des résurrections / et des mille fulgurances de nos métamorphoses / de nos levains où lève le futur / de nos volontés sans concessions / les hommes entendront battre ton pouls dans l’histoire / c’est nous ondulant dans l’automne d’octobre / c’est le bruit roux de chevreuils dans la lumière / l’avenir dégagé / l’avenir engagé »[3]

 

Kamouraska d’Anne Hébert, 1970

Anne Hébert au début des années 1960  Photo: André Le Coz

Anne Hébert est une des plus grandes femmes de lettres québécoise et une de mes romancières préférées. C’est avec Kamouraska que je l’ai découverte ! Deuxième roman d’Anne Hébert, Kamouraska connut un vrai succès de librairie. Traduit en une dizaine de langues, vendu à 100000 exemplaires en moins d’un an, le roman fut adapté au cinéma par Claude Jutra avec Geneviève Bujold.

Inspiré d’un fait divers, le roman, dont l’action se situe au XIXème siècle, retrace l’existence tourmentée d’Élisabeth d’Aulnière qui a survécu à onze maternités, à des démêlés ave la justice et à la disparition du seul homme qu’elle n’ait jamais aimé… Après avoir été élevée par trois tantes bigotes, superstitieuses et étouffantes, Élisabeth a épousé Antoine Tassy, le seigneur de Kamouraska, un village reculé situé sur  les rives du Saint-Laurent. Ce très beau parti aux airs de beau merle se révèle violent, veule et infidèle. Loin des siens et de sa terre, recluse dans un obscur manoir dans l’enfer blanc de Kamouraska, Élisabeth connaît la souffrance indicible, presque fière de  ce « rôle de femme martyre et de princesse offensée ». Lorsqu’elle tombe amoureuse du médecin George Nelson, Élisabeth décide de se débarrasser d’Antoine.

Extrêmement singulier, Kamouraska est construit, comme souvent chez Anne Hébert, sur des symboles et oppositions : le sang contraste la neige, l’eau avec le feu, le bien s’oppose au mal et l’amour est une véritable tare. Éclaté dans sa structure, Kamouraska dit mieux que biens des œuvres combien le puritanisme et l’enfermement conduisent aisément au bord de la folie, et il offre un très beau portrait de femme. J’ai d’ailleurs présenté Élisabeth d’Aulnière dans Un prénom de héros et d’héroïne – dictionnaire des prénoms littéraires, aux éditions Le Robert.

 

Les enfants du sabbat d’Anne Hébert, 1975

On sort rarement indemne d’une lecture d’Anne Hébert, et Les enfants du sabbat en est le parfait exemple ! Tout aussi particulier mais néanmoins différent de Kamouraska, Les enfants du sabbat se situe au Québec, à deux époques différentes, en 1944 et dans les années 1930.

Sœur Julie de la Trinité est au couvent des Dames du Précieux-Sang.  Elle y est arrivée à l’âge de quatorze ans, ne sachant ni lire ni écrire. Éprise de vertiges sensuels, capable de prédire l’avenir comme de provoquer la mort, sœur Julie est suspectée d’être possédée par le Malin, et elle ne tarde pas à être enfermée. Mais qui est vraiment sœur Julie ? Est-elle vraiment fille, petite-fille et arrière-petite fille de sorcière, comme ses souvenirs d’enfance semblent le suggérer ?

Sœur Julie est la fille d’Adélard et La Goglue, deux êtres monstrueux qui l’ont élevée avec son frère Joseph dans de sordides cabanes de bois, dans la plus grande marginalité. Dans la vallée de la montagne de B…, Adélard et La Goglue ont en effet exploité la misère ambiante en organisant fêtes, orgies, et sacrifices, grâce à de l’alcool frelaté faisant perdre repères et tout sens commun à ceux qui en buvaient, et faisaient des kilomètres pour approcher leurs gourous. Julie et Joseph parviennent tant bien que mal à survivre, jusqu’au jour où ils deviennent les premières victimes de ces infernaux sabbats.

Fascinant et extrêmement dérangeant, Les enfants du sabbat est un roman fantastique qui revisite très habilement la figure de la sorcière et propose une critique acerbe de l’emprise de la religion sur la société québécoise dans la première moitié du XXème siècle.

À noter qu’une importante biographie consacrée à Anne Hébert vient d’être publiée aux éditions Boréal, Anne Hébert, vivre pour écrire de Marie-Andrée Lamontagne. Notre interview de Marie-Andrée Lamontagne est à retrouver via ce lien.

 

Pour en savoir plus :

Littérature du Québec, Catherine Pont-Humbert, Nathan, 1998

Anthologie de la littérature québécoise, Claude Vaillancourt, Guide méthodologique de Marc, Savoie, Beauchemin, 2018

Vous souhaitez relire « La passante » d’Émile Nelligan ? Téléchargez l’application Un texte Un jour sur iPhone et retrouvez-le au sein de la catégorie « Plus de textes ».

© Le déclin de l’empire américain, Denys Arcand, 1986 (photographie Guy Dufaux)

[1] Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, Tome III : 1940-1959 (sous la direction de Maurice Lemire), Montréal, Fides, 1982

[2] Michel Trembay, Les belles-sœurs, 1968, Leméac Éditeur

[3] Gaston Miron, « L’octobre », L’homme rapaillé, 1970, Presses de l’Université de Montréal

 

De la page blanche à l’écran noir, dix adaptations de classiques au cinéma

La récente et première adaptation du roman Martin Eden au cinéma (le film de Pietro Marcello, avec Lucas Marinelli dans le rôle-titre, sort le 16 octobre 2019 en France) m’a donné envie  d’évoquer les liens entre littérature et cinéma, à travers l’évocation de plusieurs adaptations de classiques qui me semblent particulièrement réussies.

De Paul Guimard à Claude Sautet, le cas des Choses de la vie

Comme souvent, cette liste est totalement subjective mais j’aime à penser qu’une adaptation réussie n’est pas qu’un « copier-coller de l’œuvre», et que s’emparer d’un classique de la littérature pour l’adapter au cinéma implique d’une faire une véritable œuvre cinématographique, et non littéraire. Le cinéaste doit réellement donner sa vision de l’œuvre, l’interpréter en langage cinématographique (à travers des choix de mises en scène, lumière, point de vue, rythme et montage), quitte à ne pas être entièrement, totalement fidèle au roman. Un des exemples les plus frappants de ce parti-pris cinématographique se trouve peut-être dans l’adaptation, très réussie, qu’a fait Claude Sautet du roman Les Choses de la vie de Paul Guimard. J’ai d’abord vu le film, dans lequel on suit la vie d’un homme, dans son cours normal, avant un accident de voiture, qui nous est annoncé, succinctement par quelques prolepses. J’ai, bien des années après, lu le roman qui m’a semblé très différent, et dans lequel le héros avait un accident, et revoyait sa vie en flash-back. J’ai plus tard lu dans Sautet par Sautet de Dominique Rabourdin et N. T. Binh que Claude Sautet et Jean-Loup Dabadie, son scénariste, avaient eu l’idée de « retourner l’œuf de colomb », et donc de changer totalement la structure et la chronologie du roman. Le film, remarquable, est à mon sens plus réussi que le roman. Selon moi, Sautet a tiré un film inoubliable d’un roman qui l’était beaucoup moins. Peut-être que ce roman relevait davantage, en fait, de cinéma que de littérature, ou que Sautet avait une vision tellement personnelle, et forte de ce livre, qu’il se devait de nous la transmettre via le langage qu’il maîtrisait le mieux – le cinéma.

Michel Piccoli et Romy Schneider dans Les Choses de la vie

Pourquoi adapter une œuvre littéraire au cinéma ?

Il y a plusieurs façons de s’inspirer d’une œuvre littéraire pour en faire un film. On peut adapter, de façon entière et délibérée une œuvre littéraire, ou  alors simplement s’inspirer d’une œuvre littéraire, comme le fait par exemple John Ford dans La Chevauchée fantastique, qui reprend quelques éléments de l’intrigue de Boule de suif sur fond de western, ou Gérard Oury dans La Folie des Grandeurs, film librement inspiré de Ruy Blas.

Bien souvent, tout part du désir d’un cinéaste de donner sa vision d’une œuvre qu’il a aimée. Quand il s’agit de l’adaptation d’un ouvrage récent, il peut s’agir d’adapter un grand succès de librairie (The Reader de Stephen Daldry est par exemple l’adaptation du roman Le Liseur, de Bernhard Schlink), et on peut dire aujourd’hui que l’adaptation pour le cinéma ou la télévision est la suite logique de n’importe quel grand succès de librairie. Quand bien même l’adaptation serait décevante, celle-ci relance toujours la lecture, fera venir des spectateurs en salle, et s’appuyer sur un grand succès éditorial ne peut que rassurer un producteur.

Lorsqu’il s’agit d’un classique, les motivations peuvent être légèrement différentes. Le cinéaste peut vouloir faire redécouvrir un classique, donner sa propre vision de l’adaptation (quand l’œuvre a déjà été adaptée), mettre en scène une vedette dans un projet particulier, ou se lancer et relever un défi : celui d’adapter un classique a priori inadaptable, un classique que personne n’a adapté avant lui. Comment traduire, en langage cinématographique, l’amour fou entre Ariane et Solal, le nénuphar dans le corps de Chloé, ou l’odorat de Jean-Baptiste Grenouille ? Longtemps jugés inadaptables, Belle du Seigneur d’Albert Cohen, L’Écume des jours de Boris Vian ou Le Parfum de Patrick Süskind ont finalement été adaptés au cinéma. En revanche, on attend toujours l’adaptation de Voyage au bout de la nuit ou d’Ulysse !

Les contraintes de l’adaptation

Rappelons-le, une adaptation implique avant tout un travail sur le scénario. Y aura-t-il un narrateur ? Quel point de vue va-t-on adopter ? Comment suggérer et ne pas verser dans la tentation de tout dire ? Faut-il faire des ellipses ? Doit-on respecter la chronologie et le rythme du récit ou doit-on en changer ?

Le scénariste et son réalisateur peuvent aussi choisir de situer leur adaptation à une autre époque que celle de l’œuvre littéraire. Alors que le roman de Daphné du Maurier Ma cousine Rachel se situe au XXème siècle, la récente adaptation de Roger Michell, avec Rachel Weisz dans le rôle-titre, se situe au début du XIXème siècle. Les Liaisons dangereuses de Laclos a donné lieu à plusieurs adaptations situées à des époques différentes. Celle de Roger Vadim avec Brigitte Bardot se situe en 1960 ; celle de Roger Kumble, avec Sarah Michelle Gellar et Reese Witherspoon, Sexe intentions, se situe à la fin des années 1990. Le casting est également un aspect fondamental de l’adaptation.

Arrêt sur quelques adaptations


Une vie de Stéphane Brizé, 2016

Cette adaptation audacieuse et courageuse est un véritable bijou ! En misant sur l’ellipse, en passant sous silence certains passages cruciaux du roman, Stéphane Brizé crée une œuvre tout en intériorité qui ne cesse d’attiser la curiosité du spectateur. L’attention portée aux costumes et aux détails, les baguenauderies de Clotilde Hesme (Gilberte de Fourville)  qui n’est pas entravée dans un corset confèrent un aspect totalement intemporel au film.

La Normandie est magnifiée grâce à la photographie et les acteurs sont parfaitement choisis. Yolande Moreau et Jean-Pierre Darroussin sont les parents dépassés de Jeanne, Swann Arlaud est un Julien tout en froideur contenue, et Judith Chemla est une héroïne romanesque et meurtrie mais tout sauf pathétique.

Swann Arlaud et Judith Chemla dans Une vie

Les Misérables de Tom Hooper, 2013

Plus qu’une adaptation du roman, le film de Tom Hooper est une adaptation de la comédie musicale d’Alain Boublil     et Claude-Michel Schönberg. Si j’ai dû m’habituer, dans les premières minutes du film, à voir Jean Valjean, Javert ou Fantine chanter, j’ai été emportée par la somptuosité des décors (il faut voir la scène inaugurale du bagne) et le souffle épique qui traverse ce film. Il s’agit là d’une grosse machine, d’un divertissement spectaculaire et parfois grandiloquent, mais si vous aimez les comédies musicales, ne boudez pas votre plaisir. À noter que Sacha Baron Cohen et Helena Bonham Carter campent des Thénardier particulièrement réjouissants.

Fantine
Anne Hathaway dans Les Misérables

Gatsby le Magnifique de Baz Luhrmann, 2013

Moi qui n’aimais pas le roman de Fitgerald, je l’ai relu juste après avoir vu l’adaptation de Baz Luhrmann. Le film m’avait tant plu que je m’étais dit que j’avais dû manquer quelque chose, ne pas tout comprendre au roman. Aujourd’hui, je demeure hermétique au roman, mais je me dis que Baz Luhrmann, en m’incitant à relire le livre, a totalement rempli son pari !

Voir le film de Luhrmann, c’est s’imprégner d’une esthétique flamboyante, admirer des décors baroques et colorés, accepter les  audaces formelles et anachronismes musicaux. J’aime ce film car j’aime à croire que l’atmosphère des Roaring Twenties y est parfaitement rendue. Si le choix de Carey Mulligan en Daisy me surprend toujours un peu, je trouve que Leonardo DiCaprio et Tobey Maguire sont extrêmement convaincants. Ce Gatsby a peut-être moins d’âme que celui de Jack Clayton avec Robert Redford, mais, qu’il est efficace !

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Leonardo DiCaprio dans le rôle de Gatsby

Orgueil et préjugés de Joe Wright, 2012

Le film de Joe Wright est à l’image de sa bande-annonce : extrêmement réussi ! Grâce à des acteurs de haut vol et dont on sent le plaisir, à chaque minute (Donald Sutherland en tête), Joe Wright réussit à restituer tout l’esprit et l’ironie délicate du roman de Jane Austen. L’interprétation est enlevée, la bande originale sert la dramaturgie et le film alterne avec bonheur scènes comiques et dialogues plus intimistes. L’alchimie entre les cinq sœurs Bennet (Keira Knightley, Rosamund Pike, Jena Malone, Carey Mulligan, Talulah Riley) fonctionne à merveille et Brenda Blethyn campe une Mrs Bennet parfaite.

Jena Malone, Rosamund Pike, Talulah Riley, Carey Mulligan, Keira Knightley, Brenda Blethyn dans Orgueil et préjugés

La Reine Margot de Patrice Chéreau, 1994

« Bienvenue dans la famille ; tu verras, c’est une famille un peu spéciale ». Ces mots, ce sont ceux que glisse, perfide, le duc d’Anjou (Pascal Greggory) à l’oreille d’Henri de Navarre (Daniel Auteuil), juste avant son mariage avec Marguerite de Valois. Et si le film commence par un mariage, somptueux, il n’y sera question de que de mort et de violence. Dès les premières minutes du film, la tension entre huguenots et catholiques est palpable. La Reine Margot est un film hors-norme, charnel et écarlate (le rouge y prend toute place), pareil à un tableau, qui dévoile sans retenue les massacres de la Saint-Barthélémy et présente les Valois, un peu comme des Corleone. Le casting, international, est époustouflant et s’il convoque les habitués de Chéreau (Pascal Greggory, Jean-Hugues Anglade, Vincent Pérez) il sait sortir du cadre et nous offrir de très belles surprises (Miguel Bosé, en Henri de Guise, Virna Lisi en Catherine de Médicis, Jean-Claude Brialy en Coligny).

Alors que le roman évoque avant tout le personnage de La Môle, huguenot, et sa relation avec le catholique Coconas, Patrice Chéreau et Danièle Thompson choisissent d’investir le vide laissé par Dumas pour créer une Margot omniprésente, à la hauteur du mythe qu’est alors Isabelle Adjani.

Une adaptation extrêmement personnelle, réussie, qui a totalement revisité les films en costumes, et sans laquelle la trilogie consacrée à la reine Elizabeth, avec Cate Blanchett, n’aurait peut-être pas vu le jour.

Cyrano de Bergerac, Jean-Paul Rappeneau, 1990

Auréolé de nombreux prix (10 Césars, 1 Oscar, 4 Bafta, 1 Golden Globe, 1 prix d’interprétation à Cannes pour Gérard Depardieu), Cyrano de Bergerac est une adaptation qui a su apporter densité et souffle au texte d’Edmond Rostand. Tourné en décors naturels, enrichi de plusieurs scènes qui ne figurent pas dans la pièce, le film  tire parfaitement parti des possibilités qu’offre le cinéma, comme en témoigne, pour ne citer qu’elle, la scène de la tirade du nez. Si Gérard Depardieu est magistral dans le rôle-titre, Vincent Pérez (Christian), Anne Brochet (Roxane), Jacques Weber (de Guiche) ou le regretté Philippe Volter (Valvert) soutiennent aisément la comparaison et offrent une autre lecture de ces seconds rôles.

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Philippe Volter et Gérard Depardieu dans Cyrano de Bergerac

La gloire de mon père et Le château de ma mère d’Yves Robert, 1990

« Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers ».  Est-ce la voix de Jean-Pierre Darras qui nous récite, tel un poème, le roman de Pagnol ? Est-ce la symphonie des cigales qui accompagne la musique de Vladimir Cosma ? Est-ce la langue de Didier Pain, qui roule « les R comme un ruisseau roule de graviers » ? Les deux adaptations des Souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol sont une réussite totale, restituant parfaitement la magie de l’écrit sans ne jamais tomber dans l’hagiographie ni la mièvrerie.

Le casting, judicieux, convoque des acteurs rares, mais parfaitement dirigés : Thérèse Liotard est la tante Rose, Nathalie Roussel est une Augustine à fleur de peau. Quant à Didier Pain et Philippe Caubère, ils ont l’élégance d’habiter leurs personnages sans ne jamais les écraser.

Le choix d’un narrateur, d’un Pagnol adulte qui nous lirait des extraits du roman et replongerait dans ses souvenirs, était audacieux, et tout sauf évident pour une adaptation cinématographique. Dans ce cas précis, c’est une franche réussite.

Victorien Delamare, Julien Ciamaca, Nathalie Roussel et Philippe Caubère dans Le château de ma mère

 

Barry Lindon, Stanley Kubrick, 1975

Comment retracer les splendeurs et misères de l’impossible Redmond Barry de Barryogue, cet éternel imposteur qu’un indéfectible orgueil mêlé d’une inconscience juvénile conduit au plus étonnant des destins ? Si l’œuvre de Thackeray nous dépeint un héros menteur, vaniteux et si préoccupé de sa personne qu’il en devient franchement drôle (on rit vraiment beaucoup à la lecture de ce roman picaresque !), le film de Stanley Kubrick choisit de se concentrer sur l’envers du décor, et la cruauté de la farce qui se joue sous nos yeux ébahis. Les décors et la photographie sont magnifiques, et ont résisté au temps. En choisissant le dépouillement, en suggérant plutôt qu’en disant, en atteignant la maîtrise technique qu’on lui connaît, Kubrick atteint à l’universel, et nous rappelle que l’homme est toujours rattrapé par ses passions.

Ryan O’Neal et Marisa Berenson dans Barry Lyndon

Le Comte de Monte-Cristo de Robert Vernay, 1954

Difficile de choisir parmi les nombreuses adaptations du roman d’Alexandre Dumas. Celle de Robert Vernay, avec Jean Marais dans le rôle-titre, m’a profondément marquée. François Truffaut n’aimait pas cette adaptation qui prend des libertés avec le roman, et comporte quelques anachronismes (on pense notamment à une scène dans laquelle Edmond Dantès se fait passer pour Honoré de Balzac…) mais le casting, européen et notamment franco-italien, est remarquable, et le rythme parfaitement tenu.

Certains personnages sont volontairement comiques, et des plus sympathiques (je pense notamment à Daniel Cauchy en Andréa Cavalcanti, l’enfant abandonné de Noirtier de Villefort, ainsi qu’à Paolo Stoppa, qui joue Bertuccio) ; tandis que d’autres suscitent, presque malgré eux, sympathie et sourire. Par sa présence tranquille, le comte de Monte-Cristo ne fait que rehausser le ridicule de Noirtier de Villefort (Noël Roquevert) et de Fernand Mondego (Roger Pigaut) et c’est un grand sourire aux lèvres que je regarde à chaque fois ce film. Un divertissement drôle et émouvant, du grand spectacle à l’ancienne doté, selon moi, d’un charme irrésistible.

 

Jean Marais dans Le Comte de Monte-Cristo

Autant en emporte le vent de Victor Fleming, 1939

Voilà l’exemple typique du film qui contribue à l’accès d’une œuvre littéraire au statut de mythe. Moins de trois ans après la sortie du roman, le producteur David O. Selznick en achète les droits. Selznick impose Vivien Leigh (alors inconnue…), choisit de tourner en Technicolor et de gommer l’idéologie sudiste et raciste véhiculée au sein du roman (Margaret Mitchell y présente les noirs comme des êtres inférieurs). Au-delà du portrait d’une capricieuse Belle du Sud (« Southern Belle »), le film, spectaculaire, lyrique et romanesque, sacralise un Sud chevaleresque, qui se relève de tout, et considère l’esclavage comme un système pérenne et bon. Le film d’une durée de 3h30  s’apparente à une succession de tableaux, et chaque grande époque est incarnée par une dominante de couleurs (on passe du vert au noir en passant par le rouge et le marron). Le film remporta 10 récompenses aux Oscars.

Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent

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Illustration : Daniel Auteuil et Isabelle Adjani dans La Reine Margot (Patrice Chéreau, 1994)